mercredi 23 septembre 2009

Les chaudes nuits d'été du paradis




François, quand je tape un f dans ma barre d’adresses mail Outlook, ton nom apparaît de suite. Et cela me rappelle aussitôt que tu n’es plus là. Quand je vais fouiller dans les f du répertoire de mon téléphone portable, tu ressors aussi du lot, comme si ton nom était écrit avec une couleur de lettres différente des autres. Et c’est comme ça partout, quand je me rends sur la fabrique, ce forum que tu as créé pour nous faire migrer de la plateforme hautetfort, je vois apparaître tes commentaires, Doudourou, le tant. Sur mes deux blogs, il y a l’ivre d’images qui descend dans la liste comme un poids lourd.

Le soir même de ton décès, nous avons diné ensemble Audine, M. et moi. La vie est si étrange. Le hasard est parfois si… normal ! J’avais justement choisi de passer mes vacances dans l’Hérault, juste à coté de chez elle. Sans calcul, ni rien. M. voulait visiter cette région de France. Audine et moi avions prévu de nous voir, et puis, tu sais comment c’est, parfois, on loupe bêtement les occasions qui nous sont offertes, on laisse glisser. Alors on ne s’est pas appelés dans un premier temps. Le lendemain elle partait pour Paris et quand j’ai reçu le coup de fil de France, m’annonçant la nouvelle, j’ai eu un réflexe, un réflexe de bête prise dans le froid. Et j’ai appelé Audine. In extremis. Oui, il faisait froid, malgré la canicule. Le hasard, comme il fait les choses, c’est parfois troublant, presque difficile à supporter parce que difficile à comprendre… Enfin, c’était bien ce diner. Ce fut apaisant. Nous avons parlé de toi, pas que... bien entendu, mais nous avons évoqué des souvenirs, des impressions, des ressentis, nous avons tenté de percer quelques mystères et nous avons ri, parce que c’était mieux que de pleurer. Et nous nous sommes séparés après minuit, je ne sais plus, ma mémoire me dit qu’il était peut-être quelque chose comme 2h du matin. Je ne sais pas ce que sont devenus nos mots de ce soir là, s’ils se sont évanouis aussitôt, si le silence de la nuit a fini par les dévorer un à un, ou s’ils ont pu t’atteindre, pour t’apaiser un peu, toi aussi.

Je me souviens d’un autre repas qui nous a réunis tous les trois. Je me souviens que c’était chez moi, un déjeuner, et je me souviens que c’était bien. Particulièrement bien. Tous les trois, on se connait depuis quoi ?, cinq ans au bas mot ?, c'est rien cinq ans, j’ai pourtant l’impression que vous êtes de vieux amis d’enfance. C’est complètement con d’écrire cela mais je ne vais pas me gêner : la vie est étrange et les hasards semblent parfois anormalement normaux, comme si quelque chose était tracé, un chemin pour vous, à partager avec d'autres, d'autres que vous aimez presque instantanément.

Je me souviens aussi que c’est toi qui m’as proposé d’entrer dans ce groupe de blogueurs qui s’appelle le Z Band (du nom de l’un d’entre eux). Il s’agissait de poster un billet par trimestre en commun. Typiquement le genre d’idées faites pour te plaire. Alors, j’ai pondu ce texte sur le machin Tijuana de Mingus, et quelques autres, même si tu le sais, j’ai un coté dilettante qui me fait toujours osciller entre le lien et l’absence. Tu ne me l’as jamais reproché, tu aurais pu, je me demande même si tu n’aurais pas dû ! Mais c’est une autre histoire.

Dimanche, tes amis du Z Band ont publié chacun un texte pour te rendre hommage. J’en ai lu quelques uns. Ils t’ont envoyé un disque. J’aimerais pouvoir le faire. Physiquement je veux dire, lancer des galettes vers le ciel et imaginer que tu les dépiautes et que tu fasses tourbillonner leurs microsillons juste avec l'ongle de ton index. Mais tu vois, je suis en retard. On est mercredi. Je ne suis pas parvenu à trouver le bon bout par lequel entamer ce billet ! C'est idiot ; ça ne s'est pas amélioré, je suis complètement hors sujet, mais bon, j'y viens...

Le hasard (encore) fait que je voulais te parler d’un disque à mon retour de vacances. Alors, je vais faire ça. Ce n’est pas grand-chose, un petit truc que j’ai découvert comme ça. C’est un vieux projet du claviériste américain (mais né de parents portoricains) Eddie Palmieri qui date du milieu des années 70. Un truc caliente, comme on dit à Brooklyn, très sale. Bâtard. Le Harlem River Drive, ça s’appelle. Un truc de métèques, tu t'en doutes, pour danser sourcils froncés, se frotter les parties au cul de quelques femelles pas farouches, pour suer sang et eau, jusqu’à plus d’heures. Dans ce disque, on se paume un peu, on ne sait plus bien ce qui est latin, africain, new-yorkais. C’est l'enfant un peu dingue d’une sorte de partouze pleine de rire et de fureur. Merde, comme j’aurais aimé que t’écoutes ça, même pour me dire que tu n’aimes pas. Juste pour qu’on en discute, comme on a pu discuter des heures entières, de vive voix ou par voie électronique, avec délice, voracité, de Joe Henderson, de Kenny Dorham ou de ce satané Tommy Flanagan !

Ce billet est informe et je ne sais même pas comment le conclure. Il n’est finalement adressé qu’à toi. Je pourrais terminer par un souhait peut-être ? Pourquoi pas ! Je te souhaite alors, où que tu sois, d’accéder à la connaissance pure, je te souhaite d’être devenu une sorte d’encyclopédie miraculeuse de sons, d’idées, de joie, de mots. J’espère que tu te trouves désormais au confluent de tous les sons, de toutes les notes, de tous les rires. Et que tu peux paradoxalement encore profiter de ces dons qui sont si beaux chez l'homme (et qui étaient si manifestes chez toi) : la curiosité et l'émerveillement. J’espère que tu peux voir de tes yeux Bird et Trane, et d’autres, et que tu leur dis qu’un petit rital gouailleux aux cheveux gras les vénère tout autant. En attendant nos retrouvailles.





Les autres hommages :


Mysteriojazz : Billie Holiday
Maître Chronique : John Coltrane & Johnny Hartman
Belette : Night and The City, Charlie Haden
Jazz à Paris : Aretha Franklin
Jazz Frisson : Un passant de Gilles Vigneault par Karen Young
Ptilou's Blog : Michael Blake
La Pie blésoise : Live à Fip, Hadouk Trio
Z et le Jazz : Karma Pharoah Sanders

dimanche 26 avril 2009

You can feel it all over !



Au détour des années 90, pour une émission de télé consacrée aux albums de légende, Stevie Wonder rejoua son fabuleux "Sir Duke" (composition hommage à Duke Ellington) dans les conditions "studio" d'époque (avec la même technique, dans le même local d'enregistrement, soutenu par les même musiciens qu'alors, dont l'immense Nathan Watts à la basse électrique). C'est simplement suant de joie et on a seulement envie de dire merci. C'est en tout cas ce que je fais chaque fois que j'en ai l'occasion.

Merci au Grand Stevie Wonder pour toutes les joies (et elles sont innombrables) dont il a comblé mon existence. Bon dimanche à vous tous (et ouais, l'extra-sound est revenu, il faut croire ! Il a juste changé de crèmerie).


dimanche 5 avril 2009

C'est pas ton job de faire rire les gens ?





Merci à Doudourou de m'avoir fait connaître ce splendide petit film, "Charlie se marie" de Mathilde Bayle.

On y retrouve le très expressif (surtout avec un piano), Giovanni Mirabassi. Un régal.

samedi 28 mars 2009

Fratelli d'Italia


Il y a quelque chose d'unique dans la musique du pianiste Giovanni Mirabassi. Non que son approche de l’improvisation soit aussi typée qu’elle pourrait l’être chez un Brad Mehldau par exemple ; non que sa dextérité soit plus fameuse (elle ne l’est pas moins non plus) que celle de tout autre pianiste de jazz renommée. C'est plus ténu, plus souterrain. Il y a la trame profonde d’une identité : dans son attitude, dans ses emportements, dans ses choix et ses méditations. Une impression de rêverie. De romantisme pour dire les choses comme je les pense.

Lorsque j'écris romantisme, je ne parle pas de ce que le romantisme est lentement devenu, de ce que l’imagerie répandue en a fait (cliché du poète niais transit, bras encombrés de bouquets de lilas) mais de ce romantisme originel, philosophique, enfant d'allemands adopté ensuite par le monde latin. Cette conjonction de sensibilité et de violence contenue, d'introspection révoltée, de beauté et de fantaisie, cet amour de la mélancolie : on retrouve cela dans la musique de Mirabassi. Mais aussi. Quelque chose d’italien, de très italien. L'acceptation d’une autre identité forte : lyrique, démonstrative, presque impudique, emportée, abondante, torrentielle.

Cette singularité, Mirabassi la tient peut-être de toutes ces années pendant lesquelles il apprit le piano en autodidacte, sans cesse découragé par un père pourtant mélomane qui ne souhaitait pas le voir devenir un musicien désargenté. Enfant de Pérouse, Mirabassi attendra donc d’avoir seize ans pour étudier auprès d’un maître et découvrir enfin le jazz. Quelles étaient les mélodies privilégiées par Mirabassi, qu'il déroulait alors sur son clavier, avant qu’il ne découvre Trane, Monk, Powell, Art Tatum et les autres. Des tarentelles, de vieilles chansons populaires de la région d’Ombrie, de dégoulinantes mélopées sucrées chantées par une caricature de l’italien à voix rauque et cheveu gominé ? Quelques airs de musique classique, joués à l’oreille, répétés, ressassés ; tout ceci s'aggloméra nécessairement, constitua un folklore interne, personnel. Tout vient peut-être de là. Les grands musiciens sont aussi uniques parce qu'ils ont des histoires particulières, parce qu'ils sont poreux ; quelque chose les a tordus. Ils sont, à leur manière, une figuration des tares magnifiques imaginées par Darwin.

A 16 ans, disions-nous, Mirabassi commence ses études. Elles devaient être déjà bien entamées puisqu’une année plus tard seulement, le trompettiste Chet Baker le débauche et l'engage à ses cotés. Puis c'est Steve Grossmann qui le prend sous son aile. Et d'autres. Que pense alors le père récalcitrant ? L'histoire ne le dit pas. La vita va piano piano !

20 ans plus tard, Mirabassi, qui réside désormais en France est l’un des plus grands spécialistes de son instrument, une sorte de point d’équilibre entre romantique échevelé, improvisateur joyeux et compositeur sans limite apparente. Un symbole d'irréprochable élégance. En revenant sur sa discographie, on prend conscience de la lente progression du musicien. "Architectures", "Avanti", "Prima O Poi", "Cantopiano" : même lyrisme échevelé, volonté constante de toujours aller de l'avant. Si ses compositions hypnotiques gagnent avec le temps en complexité harmonique, si elles témoignent toujours, le temps avançant, d'une volonté de découvrir de nouvelles terres, persistent la même trame, la même vieille identité italienne, qui marie si bien coups de sang et tendresse, joie d'être vivant et mélancolie de cette solitude chevillée, inhérente à la condition humaine.

Avec le temps, il semble également que Mirabassi se soit trouvé une formation qui lui convient parfaitement. Un trio conçu pour lui offrir un maximum de liberté. Dans cet ensemble, on retrouve le contrebassiste Gianluca Renzi et le batteur/percussionniste Leon Parker. Le complexe idéal. Des gars délicats, qui peuvent s'emporter et puis jouer en silence, fouetter et caresser, porter et laisser lentement retomber. Des musiciens qui partagent le même amour de la patience, un même amour des thèmes, des développements mélodiques. Des musiciens libres, un peu furieux, un peu rigolards, des mecs qui vous font tout un théâtre de rien, en l'espace de quelques accents. Renzi-virtuose, le souteneur et l'usurier. Parker, batteur aux milles rythmes, qui vous métamorphose une idée en quelques syncopes savantes. Mirabassi, le courageux, le farouche, l'impétueux. Ces types sont des résistants. Les deux derniers disques du groupe, "Terra Furiosa" et "Out of Tracks" vous le diront mieux que moi. Ils sont d'authentiques voyages internes. Cadencés, saccadés, puis déliés. Exigeants et simples. Les thèmes sont bop, puis envoûtants, puis latins, puis canto. On entend ici des sonates, là "Le chant des partisans", ici des blues nichés, torturés, là des courses euphoriques. Respectant l'identité propre de chacun pour la mettre au service d'un pacte commun, scellé. Un pacte d'italien ! Que chacun sache qu'on ne plaisante pas avec les serments. Qu'il soient d'amour, d'amitié. Qu'ils entonnent des chants patriotiques ou ouverts sur le(s) monde(s).

Oui, il y a bien quelque chose d'unique chez Mirabassi. Une voix familière, incrustée en vous, qui vous parle, qui vous dit autrement des choses que l'on vous a dites mille fois. Qui, longtemps après l'écoute, palpite encore en vous.






vendredi 27 mars 2009

mercredi 18 mars 2009

Chassés-croisés



En ce soir de janvier 2007, le New Morning est blindé. Chris Potter, Craig Taborn, Adam Rogers et Nate Smith vont jouer devant un parterre presque conquis d’avance. A chaque concert du quartet, les avis sont unanimes : du son, tant de nerf, du swing, du groove, toutes notes au vent. Les chanceux qui ont un jour vu Chris Potter sur scène ont toujours la gorge pleine de mots, ils font ensuite bruire leurs saines rumeurs. D’un concert annuel, en ce haut lieu du jazz parisien, ils font un événement. Et ils ont raison. C’en est un, un beau jour, on se rendra compte à quel point…

Ce soir là, quand Potter s’avance sur la scène, que ces musiciens derrière lui tripotent leurs câbles, leurs potentiomètres, tendent l’oreille pour entendre le léger souffle grisant qui expire de leurs amplis, il le fait comme sur des œufs, en s’excusant presque. Il dit que ce soir, ils vont jouer des trucs nouveaux pour l’enregistrement d’un concert au Village Vanguard. « Et, pense-t-on, c’est pas bien le New Morning ? On est pas assez biens pour mériter l’enregistrement, nous autres ? ». Et puis, on sait en soi que l’on dit ça parce qu’on n'aime pas tant la nouveauté que ça, enfin l'inconnu j'entends ; oui, les terrains inconnus font peur. A vous comme aux autres, faut pas se mentir. On préfère découvrir au chaud, chez soi, prendre le temps d’apprivoiser, chez soi, on peut revenir en arrière, aller en avant. Mais où on va là ! Chris Potter seul peut se permettre un truc pareil, en d’autres temps, on en a sifflé des génies, des Trane, des Cannonball Adderley, pour moins que ça.

Ce soir là, le groupe est en quête. Potter lui-même, martyrise l'anche de son saxophone, déglingue les touches de son instrument, cherche, fouille, creuse, défriche. Il essaie ses trucs nouveaux. Son jeu d’habitude si agile, si chaud, est devenu quasi-froid, opaque, rêche, presque colérique. Il y a des moments de beauté pure, lorsqu’il improvise sur « Togo » par exemple, mais c’est comme si cette beauté sonnait un peu creux, comme si cette quête insatiable, inquiète, urgente parasitait son jeu au point de le vider de sa substance. C’est une beauté vide, une beauté qui vous prend par surprise.

Derrière lui, le guitariste Adam Rogers, cherche encore davantage, puise plus loin. Les compositions ne sont pas de lui, et il lui faut tout apprivoiser, comme dans un foutu zoo, les zèbres, les éléphants, les lions et les ratons laveurs. Certaines de ses phrases semblent absurdes. Trop complexes, trop réfléchies, soucieuses. La musique le dompte davantage qu’il ne la dompte. On sent le tigre qu’il y a sous le capot, on ne l’entend pas rugir, il miaule, oui, c’est un miaulement féroce, mais un miaulement quand même. Ce gars, se dit-on, est malgré tout un musicien fantastique. Il n’attend juste qu’un petit peu de folie pour emporter l’ensemble et le porter simplement sur ses épaules de déménageur. Cheveux bouclés, mi-longs, attachées derrières sa tête ; le guitariste semble studieux, appliqué, bon élève. Il sème des notes comme un poucet dispendieux ; on se paume tout autant, poings serrés parfois pleins d’ennui, du sable entre les doigts agglomérés sur la peau de nos mains au contact de la sueur.

La finalité de tout ça, c’est que c’est un privilège total, ultime d’assister à ça. C’est inégal, chiant parfois, puis à d’autres moments, ça vous pique la nuque et vous souffle l’oreille. Ça vous emmène de découvertes en découvertes, il arrive qu’on remue le cul qu’on a posé sur sa chaise et qu’on s’agace, qu’on s’impatiente, on s’apprête à se lever et une flopée de notes tellement bien trouvées que c’en est écoeurant vous renversent comme si vous n’étiez qu’une petite feuille d’automne toute écrasée merdique !

C’est un mois plus tard que le quartet enregistre son live au Village Vanguard, à New York. Le même matériau a été travaillé chaque soir qui a précédé. La trame est encore belle, sans une trace d'usure. Et, dès la première note, on entend que tous avancent désormais en terrains connus. Ils en connaissent le moindre cassis, le moindre dos d’âne, ils ne s’y cassent plus les reins, n’y brisent plus leurs élans, ils voyagent dedans. Potter a ce son qui ferait les morts se lever, cette impudeur géniale qui vous fait croire que tout est possible et puis la note d’après vous fait penser : « comment est-ce possible, où est-ce que ce type s’arrête, où sont ces limites ? » Ce n’est pas tant la complexité des compositions. En réalité, il s’agit d’un jazz simple, parfois simple comme une chanson. Les thèmes sont parfois criants de beauté, enfantins, et puis soudainement déconstruits, mis à l’envers.

Adam Rogers, le paumé d’hier, a du feu dans les doigts en ce soir de février. A l’unisson de son leader, il porte une musique simple, mue par le seul bonheur de l’improvisation. Pas d’économie, pas de mots susurrés dans l’oreille d’un public de croisière. Les notes défilent, elles ne se plient pas aux humeurs, aux territoires, à la couleur des sols et des influences, elles sont accélérateurs de particules, elles vous font passer du coq à l’âne, lumineuses, contrastées, écarlates puis sombres, blanches puis vénéneuses. Sur « Train », l’osmose est totale, incrédule, on ne croit pas vraiment ce que l’on entend. Sur « Viva Las Vilnius », on pleurerait presque et « Pop Tune #1 », c’est proprement le miracle. Une improvisation d’une patience presque anormale, d’une douceur presque raffinée. Tenez-vous bien, il y a quelque chose de sucré là-dedans, qui suinte de ces cordes de guitare, de sucré comme un cocktail plein de couleurs, ceux avec des palmiers dessus, c’est presque un machin sur lequel vous pourriez enlacer une femme ou un homme de passage, ceux qui ne comptent qu’à cause des couleurs de l’été. Mais on s’en branle, ça vous emporte, les mecs du village vanguard sont blackboulés, on entend leurs soupirs, leurs cris, on devine les grimaces qui déforment leurs visages, le va et vient qui agite leur corps, leurs petites lèvres rouges mangées. Trop bon, tu vois, trop bon ! Et le témoin est donné à Potter qui fait autre chose, tout autre chose, autre chose, toujours autre chose.

Les amis, chacun sa couleur. En deux soirs, Adam Rogers m’a fait passer de la circonspection affichée à l’adhésion aveugle. Comme le dit le titre de cette galette fabuleuse pleine comme un coffre aux trésors, il est le général béton qui me fait mousse 1ère classe mutique, qui pas après pas, heureux, me montre la ligne rouge qu'il me faut suivre.


Le myspace d’Adam Rogers

écouter Adam Rogers sur le Live au Vliiage VanguardLien

Ce billet s'inscrit dans un projet du désormais célèbre Z-band,
collectif à géométrie variable regroupant des bloggeurs timbrés de jazz. 
Nous avons choisi de parler cette fois-ci d'un guitariste de jazz qui nous tient à coeur.
 Cette édition pourrait avoir comme titre "Cordes et âmes". Ou « Doigts Divins », héhé !Lien
Lien
Voici les autres contributions à lire absolument (ce que je vais m'empresser de faire, d'ailleurs) :

Doudourou sur Lionel Loueke
Maitre chronique sur John Mc Laughlin
Jazz O centre sur John Scofield

Mysterio jazz sur Gabor Szabo
Ptilou's blog sur Mike Stern
Jipes Mood sur Charlie Hunter
Bien culturel sur Manu Codjia

Jazz Frissons : Kurt Rosenwinkel

Native Dancer sur Marc Ribot

Noctanbule jazz sur Barney Kessel 

Z et le jazz, quant à lui, a fait une belle table des matières illustrée!

Chris Potter Quartet (w. Adam Rogers) - Follow the Red Line/Live at the Village Vanguard



dimanche 15 février 2009

Anteprima / dimostrazione



Giovanni Mirabassi Trio - Some Better Days

Anteprima # 2



jeudi 5 février 2009

Jug in Jug



Sur l’échiquier, rares sont les pièces encore vivantes. Le champ de bataille est morne, gris et froid. Clarence qui faisait les cent pas se penche désormais au-dessus la table, bouchant la vue des deux adversaires. Il fait gigoter sa tête en diagonale, si bien qu’on ne sait pas s’il fait un oui, ou une sorte alambiquée de non. Il dit : « Jug(1), tu vas te faire voler ta Reine ». Jug, sans lever ses yeux plissés de siamois nègre, répond en mâchant tous ses mots : « Ma reine, personne n’y touche ». Autour des joueurs, c’est toujours le même foutoir. Des avisés qui viennent vous raconter comment la partie va se dérouler, des conards-baudruches qui soulèvent des haltères quelques mètres plus loin, ou qui se tractent la carcasse sur une barre de fer suspendue toute rouillée, d’autres qui tapent le carton en beuglant à chaque donne. Quel cirque ! Les plus paumés tournent en rond sans savoir pourquoi, ni si la notion de cheminement a encore une quelconque signification dans un espace aussi réduit.

Jug a atterri ici parce qu’il s’est fait serrer pour possession de came. C'est déjà son deuxième voyage et il est plus long que le premier. Les stups aiment bien agrafer une célébrité de temps en temps, on leur file des primes pour ça. Des flics sont même spécialisés là dedans. La Brigade des Stups pour jazzmen camés à mort. Ces types là, toute l’année, ils filent le train de types comme Bird, ou Jug, ou de petit pervers cireux dans le genre de Mel Tormé. Ça fait de la réclame pour leur service, histoire que le péquin de base soit convaincu de son utilité. Ça clignote sur l'écran d'information du cinéma du bas de la rue de l'Amérique Moyenne, ça marche comme ça. Bird en menottes, caleçon et marcel au saut du plumard, trogne blafarde d'héroïnomane pris la main dans le sac. En contrepartie, l’ironie pourrait-on dire, c’est qu’à l’intérieur des murs de cette taule, encore plus de came circule qu’à l’extérieur. Et de mains en mains. Les petits dealers minables de rue deviennent de véritables nababs ici, leur marché fait florès. La came n’est pas tout ce qu’il y a de plus propre, c'est certain, elle vous bouche même les artères, ou vous fait souffrir de problèmes respiratoires, mais le revers doré de sa médaille grignotée par l'usure du temps vous permet d’abattre les murs de ces cellules. Ici, ça a une signification. En fait, la came, ce n’est pas un problème. Les matons s’en branlent que les encloisonnés se fassent des ailes imaginaires, ça n'est pas leurs affaires, z’ont d’autres chats à fouetter ; si cette troupe de réprouvés se dézingue le réseau véineux à coups de psychotropes. Ce qui l’est davantage, c’est de trouver le moyen de se dégoter des seringues, et de les planquer là où personne ne viendra vous les enlever. Parce qu’une seringue, ça peut vous servir à vous faire décoller certes, mais aussi à planter le front de votre voisin de cellule, ou d’un mec dont la gueule ne vous revient pas. Mais pour ça, on s’arrange. Pour un peu d’héro, on s’arrange toujours.

Jug, ici depuis sept petites années, s'arrange très bien lui aussi, merci pour lui. On ne se souvient plus vraiment quel est l’origine de ce surnom : Jug. On raconte qu’on l’appelle comme ça depuis très longtemps, tout le monde s’accorde là-dessus. Un avatar du passé. Le jeune Gene Ammons aurait écrasé une cruche sur la gueule d’un type dans une rixe quelconque, disent certains. D'autres font voyager Gene de l’autre coté du miroir. Quelqu’un aurait tenté de l’assommer avec une cruche, elle se serait brisée en milles morceaux, sans qu’il ne bronche, ou qu’une goutte de sang ne verse de son crâne. D’autres gars encore affirment étonnés qu'on pose la question que c’est là le surnom de tout honnête poivrot qui se respecte. Rares sont ceux en revanche qui prétendent que la résonance de son sax donne l’impression que Gene joue au fond d’une cruche (n'importe quoi). Les plus avisés vous raconteront plutôt ceci (ces mecs là savent de quoi il retourne) : dans la rue, mecqueton, le surnom qu’on te donne vient de la chose immédiate à laquelle on pense en reluquant ton allure, faut que ce soit immédiat. Quand tu regardes, Jug, et sa silhouette pataude, en goutte d’huile, ses grosses hanches, son gros cul et son bide de carnassier fainéant, tu ne vois que ça : une bonne grosse cruche. Vous conviendrez que cette dernière version est beaucoup moins fendard que celle qui nous permet d’imaginer Gene Ammons recouvert de vinasse, les cheveux pleins de débris de céramique, yeux écarquillés, pendant que tous les mecs du bar se gondolent en envoyant leurs coudes dans les cotes du voisin. Mais c'est sans doute la version la plus proche de la vérité.

10 ans. Voilà. Quand le juge a prononcé la sentence en insistant sur chaque mot, Jug a chancelé pour de bon. Le temps des Boss du ténor était flanqué par terre. Sonny(2) pouvait se chercher un autre compère. On allait mettre le lion en cages. Chaque jour, Jug reçoit des nouvelles. Des nouvelles de gusses qui font avancer l’histoire sans lui. Ils jouent vite, ils jouent nerveux, ils jouent sens dessus dessous, ils jouent en envoyant tout se faire foutre, ils jouent « free ». Des gars qui sortent de l’université, qui sont pleins de combats, de luttes, qu’ont des causes plein la bouche. Jug, lui, est doté d’une existence qui n’est que lutte permanente, il sait ce que c’est, il n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs. Et puis, de toute façon, en guise de bâtons dans les roues, on a coupé ses deux jambes. Jug prétend qu’il s’en fout, de ne pas jouer, de ne pas souffler, de ne pas parader sur la scène de clubs mal famés, de soulever de rondouillardes pépées dans les airs. S’il était encore là, il les ignorerait ces mecs qui jouent vite et rien (ou tout à la fois), il ferait comme au temps des Boss Ténors. De lents blues, à jouer d’un souffle profond, bien musculeux. Ce serait rond, ce serait chaud, ce serait duveteux, ça couperait la chique de Sonny.

Pendant ce temps là, la Reine a valsé dans l’escarcelle de ce pignouf, et Jug a envoyé son fou récupérer celle du camp adverse. Il reluque comme un malade son propre pion qui n’est qu’à deux cases de la Terre Promise et le pauvre cavalier ennemi, seul et trop loin pour empêcher l’inéluctable. Il se retourne vers Clarence et dit : « Tu vois Clarence, bientôt j’aurai deux Reines pour moi tout seul ». Puis il soupire. Les années 60 vont crever. Il en aura passé les trois-quarts ici. Demain, on étudie sa demande de liberté conditionnelle. L'avocat dit que ça se présente bien. Jug éclate d’un rire tonitruant en alignant devant lui deux belles Reines bien dodues : « Jug est de retour ».

Notes

(1) "Jug" signifie "cruche" ou "pichet" ; en argot, il désigne la prison.

(2) Sonny Stitt, musicien de jazz (saxs ténor et alto), fidèle compère de Gene Ammons, tout aussi adepte que lui des substances illicites.

écouter Gene Ammons & Sonny Stitt
photo