vendredi 2 janvier 2009

Le train est à l'heure, les voyageurs sont en retard



Et bien, qu'est-ce qu'ils ont tous avec Johnny ? Des mecs avisés viennent voir Miles et lui conseille de le virer du quintet sans ménagement (en incluant Philly Jo Jones dans le lot, cette saleté de vampire camé qui confond rythme et boucan de train de marchandises). Trop de notes, trop de colère. Ce jeune mec ne joue rien, ce jeune mec détruit tout ce qu'il touche. Il fait de l'anti-jazz, de l'anti-swing ! Il va faire crever cette musique à lui tout seul, comme un Attila mal embouché, qui passe et coupe sous son pas furieux une herbe miroitante qui ne repoussera jamais. On vous aura prévenu, Miles.

Et ces mecs là ne le disent pas que sous le sceau de la confidence au détour d'un set ou d'une session chez Prestige. Ils l'écrivent. Noir sur blanc. Dans leurs journaux de spécialistes abrutis. Et d'autres gars opinent du chef. Et d'autres encore brandissent le poing pour défendre l'honneur violé du jeune Johnny, jeune champion du saxophone ténor toutes catégories. Une algarade de cour d'école pour ringards étranglés dans un noeud pap'.

Voyons ce qu'en dit Miles : "je ne comprends pas ces gusses ! Trane fait les choses d'une manière relativement simple. Vous lui filez une idée et il la dépèce aussi consciencieusement que possible. Vous lui laissez un thème entre les mains et il va en explorer les moindres recoins. C'est comme lorsque vous tentez de faire comprendre quelque chose à quelqu'un en lui expliquant le machin de 5 manières différentes. Ces minus devraient lui baiser les pieds". Miles est bien luné aujourd'hui. Les autres jours, il interdit à Johnny de prendre le solo sur les balades, où il lui reproche vertement de jouer trop long. Pire, il lui colle un marron en pleine trombine quand Trane se charge d'héro comme une mule avant de jouer. Miles est comme ça : quelques jours avec et énormément de jour sans...

Et Trane ? Il supporte pas mal la critique. Oh, il n'en dit rien (de toute façon, ce gars est quasi autiste, il doit dire quelque chose comme 4 ou 5 mots par jour (dont deux sont à peine marmonnés)) mais il y a ce quelque chose en lui qui le rend poreux. Il dit : "mon jeu est presque essentiellement axé sur la recherche harmonique. Je suis sensible au fait qu'on le trouve trop froid ou académique, alors je fais mon possible pour que ce soit le plus joli possible". Joli ? Hé, c'est le mec qui a composé "Alabama" qui nous parle. Joli ? J'aurais bien dit sensass, déchirant, beau à crever, ahurissant, ébouriffant comme le plus vicieux de tous les ouragans. Mais c'est comme tu veux Johnny !

Le 4 mai 1959 (quelques mois après l'enregistrement du légendaire "Kind of blue" pour le compte de Miles Davis), Trane entre en studio chez Atlantic. Une firme qui lui donne pas mal de moyens, notamment la possibilité d'enregistrer plusieurs prises (ce que peu de jazzmen obtiennent). Au mois d'avril, Trane a déjà testé ses compositions avec un quartet dans lequel figurent le pianiste Cedar Walton, le bassiste Paul Chambers et le batteur Lex Humphries. La pièce essentielle du set s'intitule "Giant Steps". Personne n'a jamais entendu ou jouer un truc pareil. Les changements harmoniques (qui deviendront les fameux Coltrane changes) sont tellement nouveaux que personne n'arrive à les jouer de manière satisfaisante. Excepté Trane bien entendu.

La session d'avril est un échec, Walton et Humphries ne sont pas retenus plus que de raison. Trane pense alors à deux valeurs plus sûres et moins raides pour porter sa musique. Le batteur Art Taylor est choisi. Art est un fidèle, un mec serviable, qui a un jeu relativement simple et tonique ; il fait toujours l'affaire quand le costume est taillé trop grand pour les autres. Pour le pianiste, la chose s'avère plus complexe. Quelques jours plus tard, néanmoins, John croise un voisin, le pianiste Tommy Flanagan. Il l'arrête au coin de la rue et lui dit : "Tommy, je peux te prendre quelques minutes de ton temps, je remonte chez moi, je prends un truc et on monte chez toi". Trane revient les bras chargés de feuillets, les tend à Flanagan et lui demande : "tu serais capable de jouer ça ?"

Quelques instants plus tard, Flanagan est derrière son piano tandis que Trane fume une cigarette le cul vissé sur le rebord de la fenêtre. Il veut demander "alors ?" mais il ne dit pas un mot. Tommy fait une grimace qui veut presque tout dire. Il demande à quelle date on doit enregistrer le truc. John répond : "les 4 et 5 mai, on a déjà grillé une session en avril... Nehusi est un gars sympa et compréhensif..." Flanagan inspire profondément puis plaque le premier, le deuxième, le troisième accord, sur un tempo de balade. Trane fait : "non non", puis claque quatre temps avec ses doigts pour indiquer le bon rythme de course. Voilà qui dépasse l'entendement. C'est effréné. Dingue. Flanagan déglutit. Il fait : "pas de problème." Pas de problème. En souriant, il ajoute : "au moins, j'ai quelques semaines pour me préparer."

Les 4 et 5 mai, on enregistre donc. Seul Trane comprend ce qu'il joue, les autres suivent comme ils peuvent. Chambers est en retrait complet, Art fait beaucoup avec les moyens dont il dispose. Le solo de Flanagan sur Giant Steps est plein de précaution. En exposition de thème, il plaque les accords avec un sentiment d'urgence, doigts tremblants, il semble paumé dans un univers harmonique indépendant, doué de vie, qui se joue de lui à chaque seconde. L'Histoire du jazz prend soudainement de la vitesse. Trop soudainement. Trane quitte la gare et Flanagan reste sur le quai, avec ses grosses valises pleines de honte et d'amertume. C'est affaire de postérité les mecs, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux, dans 10, 20, 30, 150 putain d'années, on se souviendra de cette session et des noms qui y auront participé. On se souviendra d'Art Taylor et de ses petits coups bien sentis sur le cerclage de la caisse claire, de Paul Chambers version livide nouvel aventurier du walking bass, du dépit de Flanagan, marri, cocu de l'Histoire, du bouleversement, de l'onde de choc qu'aura provoqué le pas de géant de Coltrane et des égarés malheureux qui l'auront accompagné. Ce solo de piano plein de trouille, qu'on croirait joué par un mec atteint de polio, gravé pour l'éternité. Personne ne pourra jamais en changer une fichue note.

Comme dans toute histoire, il y a une poignée de héros (de monstres) et une nuée d'hommes simples.

Vous voulez tout savoir ? Tommy Flanagan repensera toute sa carrière à cette session de malheur. Chaque note, chaque temps manqué, chaque occasion évanouie ; comme autant de morsures. En 1982, il prendra l'occasion d'une revanche éphémère sur le temps en enregistrant en compagnie du bassiste Georges Mraz et du batteur Al Foster un remake de l'album entier. Pour conjurer le sort. Avec le temps, Flanagan sera reconnu comme une sorte d'accompagnateur parfait, ayant porté le rôle de second couteau au rang d'art véritable. Une postérité qui en vaut une autre, qui force le respect.

Tommy Flanagan est mort le 16 novembre 2001. Il avait 71 ans.

18 commentaires:

  1. Beau texte, on s'y croirait ! Et beau blog en perspective ; je suis ravie d'apprendre ce qui concerne ces musiciens exceptionnels et de manière vivante, vibrante ! Il y a des fois, sans connaître la musique comme une musicienne, où Coltrane m'a sauvée la vie ! Ne disait-il pas qu'il jouait pour donner de l'amour ? Ce qu'il a laissé est éternel ou impérissable si on préfère, encore en vie ! Peut-on dire émotion pure ?

    Quoi qu'il en soit je souhaite à votre plume de poursuivre ses figures libres

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  2. "Philly Jo Jones dans le lot, cette saleté de vampire camé qui confond rythme et boucan de train de marchandises"
    Je proteste avec la dernière énergie!
    Philly Joe Jones est un excellent batteur,
    un des meilleur!
    D'une efficacité redoutable.
    Ce n'est pas pour rien qu'il a fait partie si longtemps du groupe de Miles.

    Un camé, oui, certes.

    Mais ils étaient tous chargés ces gars là.
    Il faut voir la pression gigantesque sur leurs épaules,
    cette nécessité d'être génial chaque soir,
    dans n'importe quel bled des States,
    ou capitale européenne, ou mondiale,
    à n'importe quel heures du jours
    ou de la nuit ou du petit matin,
    de devoir se réinventé et de se dépasser chaque soir...
    Sinon la rumeur courait très vite :
    'Untel, c'est plus ce que c'était,
    il baisse, il est foutu,
    c'est fini.
    Alors qu'il y a ce ténor, là,
    qui sort d'on ne sait quel bled,
    et qui semble prometteur et plein d'idée..."

    Et d'ailleurs,
    il fallait peut-être être défoncé pour créer une musique pareille...
    Il faut peut-être ce genre de carburant...
    Le rock ne s'est pas créer sans carburant non plus.
    Ni "Les fleurs du mal".
    Ni "Une saison en enfer".

    Miles, oui, était clean.
    En tous les cas à cette époque.
    Et il était exaspéré de jouer avec des types qui s'auto-détruisaient.
    Et des types assez peu gérables, quand même.
    Il arrivait à Coltrane de s'endormir sur sa chaise sur scène...
    Mais quand il a quitté Miles, il est aller chez Monk,
    ce qui ne lui a pas fait de mal.

    Tommy Flannagan.
    Ton texte m'a fait écouté son solo sur Giant Steps de façon complétement différente.
    Oui, on sent la trouille,
    le clavier qui brûle les doigts.
    On la sent très bien effet.
    MAis c'est le grand fait d'art de Flannagan.
    Tout le reste est quand même peu saillant.
    Juste une élégance, belle, mais fade...

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  3. Ardente Patience,

    Oui, on peut dire émotion pure. Il y a une approche directe dans le jazz, quelque chose qui vous cogne à l'estomac. Merci d'être là aussi :)

    ---

    Doud,

    tu te méprends, j'aime beaucoup Philly Jo Jones, je n'ai fait dans cette phrase que singer les propos de ceux qui réclamaient son départ du quintet.

    Miles était clean ? Là par contre, je ne suis pas d'accord. Miles était comme les autres, mais il avait en lui une force de caractère qui faisait de lui le leader ultime. Il a fait pas mal de crise due à de trop grandes prises d'héro et il se soignait de cette dépendance avec ... de la coke. Pour lui, ça marchait. Va comprendre.

    Je ne connais vraiment que deux jazzmen authentiquement clean. Dizzie et Pharoah Sanders (les deux pour des raisons très différentes).

    Après, c'est vrai, c'est le débat : est-ce que la came peut-être une aide créatrice. je ne sais pas. Mais en tout cas, dans le jazz, il y a carrément une culture de la came (et de l'héroïne en particulier), et ça a quand même coûté la vie à bon nombre, quand ce n'est pas une carrière.

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  4. Sans vouloir mettre un grain de sel, je ne pense pas que les Fleurs du Mal ni même et surtout la Saison en Enfer furent conçues sous l'influence de drogues. (Pour dire la vérité, — qui y était ? — je n'ai même pas de preuve qu'il y eut une vie charnelle entre Verlaine et Rimbaud, mais c'est une autre histoire). Baudelaire disait clairement que les stupéfiants nuisaient à la création et à la concentration nécessaire au travail qui représente 99% de l'oeuvre, avant le génie et l'inspiration. Faut une grande technique pour dépasser la technique et peut-elle s'acquérir quand on est une loque ? Je dis cela sans jugement quant au fait de se droguer.

    Petite question : est-ce la pression musciale tellement qui pesait sur l'esprit de ces musiciens ou plutôt le contexte politique, social, de l'époque ? On les admirait sans pour autant les respecter ...

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  5. J'ai retrouvé le texte sur la Toile de Baudelaire à propos des méfaits des substances illicites sur le travail d'un homme. Virulent n'est pas assez fort !

    Je suis assez d'accord avec l'idée d'un suicide lent.

    Je ne sais pas si Baudeluche a tâté de l'héroïne, ni si un instant dans l'impression de faire corps avec l'infini au-delà du moi social, des geôles de l'ego, s'il aurait composé de plus beaux poèmes que les siens ne le sont déjà ... il semble cependant qu'au-delà des vertus ou nuisances de la drogue, l'addiction, la dépendance est celle qui cause le ravage, elle qui nuit à l'unité d'esprit et même à l'élan de vie en soi. N'importe quelle addiction au bout d'un moment entraîne vers le bas, c'est pourquoi je me demandais si ces artistes plus que la crainte de ne plus être au sommet de leur art ne portaient pas un plus grand mal être causé par une part de la conscience collective et du regard qu'elle pose sur eux — leur double marginalité en ce qui concerne certains musiciens américains, être noir et artiste !
    Les musiciens de jazz plus que tous autres me donnent cette impression, de n'être nulle part chez eux hormis dans la musique, the next gig, et c'est plus fort encore quand on imagine l'époque à laquelle ils jouaient.

    Genre, je sais de quoi je parle ! Je ne sais rien du tout, je bavasse ; le mythe selon lequel il faut boire ou fumer and what not pour créer me semble injuste toujours. Quiconque s'altère sait bien qu'il se détruit et ce qu'il peut construire avec.

    Cependant, j'imagine bien combien sensible sont les personnes qui se droguent pour supporter de vivre.

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  6. http://www.litteratura.com/paradis_artificiels.php?rub=oeuvre&srub=ess&id=202

    (oops le lien)

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  7. Eric Dolphy était clean, et comble de malchance, est mort à cause d'un médecin qui diagnostiqua une overdose alors que Dolphy était en plein coma diabétique. Une piqure d'insuline l'aurait sauvé !

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  8. Coucou,


    Pour ceux qui ne l'ont pas vu, un documentaire sur Coltrane.

    Je ne savais pas que Coltrane s'était fait sifflé la première fois qu'il a joué en France !


    http://www.dailymotion.com/bookmark/ardentepatience/video/x26bkg_documentaire-coltrane-premiere-part_music?from=rss

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  9. Ardente Patience,

    Je suis assez de ton avis sur l'idée du "suicide lent". Je crois que l'on peut appliquer cela aux cas de musiciens comme Parker (bien que ce ne soit pas si lent en fait), Bud Powell, Bill Evans, Art Pepper (ce genre de gars), Philly Jo Jones.

    Pour les autres, les Miles, les Sonny Rollins, les Trane, les Coleman Hawkins, je crois que c'est vraiment culturel, lié à l'Histoire de cette musique. La drogue était associée à une forme de "coolitude", la drogue je dis, mais aussi les femmes, l'attitude, les fringues. Des musiciens comme Coleman Hawkins ont imposé une marque de fabrique, une forme d'assurance, d'attitude branchée. Dans ce cas, vous rêvez d'être le musicien qui démonte tout, le mec qui a le plus de nanas, le mec qui encaisse le mieux la came et l'alcool, celui qui est le plus furieux et qui fait les meilleurs esclandres.

    Les rappeurs n'ont rien inventé, tous ces jazzmen étaient deux fois pires et bien sûr aussi (pour la plupart) mille fois meilleurs.

    C'est en effet un code social, une pratique culturelle admise, à la fois tare et norme.

    ---

    Bill Vesée,

    bienvenue ici.

    Oui, mais il y a aussi des témoignages de proches qui affirment que Dolphy n'était pas bien du tout au moins deux semaines avant la crise. Il délirait par moments et ses yeux étaient constamment alourdis de grandes cernes noires. Ce qui est certain c'est qu'à l'hôpital, on l'a traité (enfin, il est probable qu'on l'ait laissé poireauté en dégrisement) pour une OD dont il ne souffrait pas. ça ne veut pas dire que Dolphy était forcément clean, mais à la limite, qu'importe.

    Ce mec, en plus d'être un musicien remarquable, a toujours pris les cornes de son destin. Il voulait jouer avec Mingus, il y allait. Quand il est arrivé dans les valises de Trane chez Impulse, les dirigeants ont refusé de l'engager. Pour tourner avec le groupe (qu'on entend - c'te merveille - sur le Live du Village Vanguard) il payait lui-même ses billets d'avion et ses chambres d'hôtel.
    Jusqu'à ce que cela ne tienne plus qu'à deux petits cordons de bourse.

    Trane se sera vengé en sauvant Archie Shepp de la misère crasse et en le faisant engager au sein du label.

    Pour l'histoire de Dolphy, j'en ai parlé autrefois sous forme romancée ici.

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  10. Ah, merci Ardentepatience pour les liens...

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  11. Merci de m'éclairer ... je me souviens maintenant avoir vu un documentaire sur Miles Davis (je retrouverai le lien sur You Tube) dans lequel il répondait avec hauteur quand on lui demandait s'il souffrait en tant qu'homme noir :listen, my father is rich and my ma is good lookin' ... I never suffer an don't intend tosuffer ... ça lui était insupportable comme question. J'avais lu son auto-biographie, il y a longtemps, celle qui commence par son regard fasciné par la flamme d'un poële, je crois, interdite ... comment la coolitude finissait par se retrouver au clou sans instrument ! Bref, je ne connais rien à rien tellement sur le Jazz à part quelques standards et je me disais qu'il fallait que je cesse de commenter à pas d'heure sur des sujets qui m'échappent.

    Mais tout de même, j'ai grandi aux états unis, sur la côte Est, de onze à vingt ans et le racisme larvé, même si en Amérique n'importe qui peut se donner les moyens de réussir, a toujours été prégnant, sensible, palpable ... alors je me disais qu'à leur époque ça devait pas être mieux ... (Il y a un texte de James Baldwin extraordinaire à ce sujet, au sujet de la Couleur)

    N'avais-tu pas décrit Billie qui se faisait insulter et que Clark Gable protégeait ... ? Même si c'est une légende n'exprime-t-elle pas ce fond-là ?

    Mais, il est vrai, je ne me rendais pas compte qu'il y avait tous les soirs une obligation de performance ...
    beaucoup de danseurs aussi usent de substances pour se donner confiance et force de se dépasser ...

    Voici la première partie du documentaire sur Miles :

    http://www.youtube.com/watch?v=DduWg2L-l5I&feature=related

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  12. Pour moi, tu ne parles jamais à tort et à travers : il y a sans doute un peu de tout ça, les êtres humains sont heureusement complexes. C'est difficile aussi de mesurer la douleur de ces musiciens. Miles était un jeune garçon très bien éduqué à la base, fils de docteur quand même, de lettré. Il lui fallait rattraper les autres en coolitude. Il était petit, pas très beau, bien souvent, la noirceur de sa peau lui permettait au contraire de les dépasser tous : sa négritude à lui n'était guère égalée que par Art Blakey. Lui et Art, selon ses mots était des africains, de vrais noirs.

    Tout cela est complexe, dans une amérique où le racisme était sans aucun doute ultra-violent, où il nourrissait honte de soi et ferté de sa nature. Ce devait être une contradiction très lourde à porter que de détester le blanc et détester être noir, revendiquer son être et vouloir secrètement être reconnu comme l'égal d'un grand musicien blanc.

    Malgré cela, Miles savait faire fi des couleurs parfois, mettre de coté son moi revendicatif. Il a ainsi engagé de nombreux musiciens blancs et a beaucoup fait pour leur permettre (plus que quiconque) de se faire une place dans un milieu culturellement noir (Bill Evans, Gerry Mulligan, Zawinul et tant d'autres...)

    J'ai bien fait d'ouvrir ce blog. Il y a tant à dire.

    (Comme toujours, ArdentePatience, ton apport est riche...)

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  13. Dorham, je ne vais pas te remercier à chaque fois d'être toi mais c'est tout comme.

    Voici le fameux texte de Balwin et deux poèmes que j'ai retrouvés en surfant qui sont aussi bien beaux et en bonus un extrait de l'oeuvre de Herman Hesse, comme une digression mais qui rejoint le grand tout de nos interrogations plus ou moins conscientes !


    ***



    « Des objets innommables, des crimes inexprimables » James Baldwin (Ebony - Août 1965)

    "Je me suis souvent demandé ce que les Américains blancs pouvaient bien avoir à se raconter entre eux. Je m’interroge, car, après tout, ils ne semblent pas avoir beaucoup à me raconter à moi ; J’en ai conclu, il y a longtemps qu’ils devaient trouver la couleur de ma peau intimidante.

    Cette couleur semblait opérer chez eux comme le plus désagréable des miroirs, et une grande partie de notre énergie est dépensé à rassurer les Américains blancs de ce qu’ils ne voient pas réellement ce qu’ils voient. Ceci est, naturellement, absolument futile puisqu’ils voient bien ce qu’ils voient. Et ce qu’ils voient, c’est une histoire affreusement oppressive et sanglante qui est connue dans le monde entier. Ce qu’ils voient, c’est une condition présente désastreuse qui se perpétue, qui les menace et pour laquelle ils portent une responsabilité inéluctable. Mais puisqu’il manque à la plupart d’entre eux l’énergie nécessaire pour changer cette condition, ils préfèrent qu’on ne la leur rappelle pas. Ce pourrait-il que, lorsqu’ils discutent entre eux, ils se contentent d’émettre des sons rassurants ? Cela semble à peine pensable, et pourtant, d’un autre côté, cela est plus que probable.

    En tous cas, quoiqu’ils s’apportent les uns aux autres, il ne s’agit certainement pas de la libération du poids de la culpabilité. Celle-ci reste plus profondément enracinée, plus fermement logé que la plus ancienne des vieilles peurs. Et avoir à traiter avec de telles personnes peut être terriblement épuisant, car ils se défendent - et ce, avec une éblouissante ingéniosité, une inlassable agilité - contre des accusations, que nous - miroirs aussi impitoyables que nous pouvons être - n’avons pas réellement proféré pour le moment. Nous n’avons même pas à les proférer. Les faits sont là pour être lu. Ils résonnent à travers le monde. Ils pourraient tout aussi bien être inscris dans les cieux. On souhaiterait que les Américains — les Américains blancs — lisent ces faits, pour leur propre salut, et arrêtent de se défendre contre eux. Ce n’est qu’alors qu’ils seront capables de changer leurs vies. Le fait qu’ils en soient encore incapables — incapables d’affronter leur histoire, de changer leurs vies - menace horriblement ce pays. Cela menace, en fait, le monde entier.

    Homme Blanc, écoute-moi ! L’Histoire, comme peu de gens le savent, n’est pas une simple chose à lire. Et elle ne se réfère pas simplement, ou même principalement, au passé. Au contraire, la grande force de l’Histoire provient du fait que nous la portons en nous, que nous sommes inconsciemment contrôlés par elle, et ce, de mille manières. L’Histoire est littéralement présente dans tout ce que nous faisons. Il en serait difficilement autrement, puisque c’est à l’Histoire que nous devons nos cadres de référence, nos identités ou nos aspirations. C’est avec une grande peine et une grande terreur que nous commençons seulement à réaliser ce fait. Avec une grande peine et une grande terreur, nous commençons à évaluer l’Histoire qui nous a placé là où nous nous trouvons et qui a formé notre point de vue. Avec une grande peine et une grande terreur, car nous entrons, par conséquent, en bataille avec cette création historique: Soi-même, et nous tentons de nous recréer selon un principe plus humain et plus libérateur ; nous commençons à tenter d’atteindre un niveau de maturité et de liberté personnelles qui dérobent à l’Histoire son pouvoir tyrannique, et qui va jusqu’à la modifier.

    Mais, je suis apparemment en train de parler en tant que création historique qui à dû contester avec amertume son histoire, lutter contre elle et, finalement, l’accepter afin de s’en dépêtrer. Mon point de vue est, sans aucun doute, formé par mon histoire, et il est probable que seule une créature méprisée par l’Histoire peut trouver en celle-ci matière à discussion.

    D’un autre côté, les gens qui imaginent que l’Histoire les flatte (comme elle le fait, en effet, puisque c’est eux qui l’ont écrit) sont empalés sur celle-ci comme un papillon sur une aiguille et deviennent incapables de se voir ou de se changer eux-mêmes ou le monde.

    C’est, pour moi, l’endroit où semblent se trouver la plupart des Américains. Empalés. Ils sont vaguement ou vivement conscients que l’histoire qu’ils ont eux-mêmes nourris est principalement un mensonge, mais ils ne savent pas comment s’en libérer. Ils souffrent donc énormément de l’incohérence personnelle qui en résulte. Cette incohérence est nulle part ailleurs mieux audible que dans ces terribles dialogues balbutiants que les Américains blancs entretiennent parfois avec la conscience noire, l’Homme noir en Amérique. La nature de ces balbutiements peut être réduite en un appel à la clémence. « Ne me blâmez pas. Je n’étais pas là. Ce n’est pas moi qui ai fait ça. Mon histoire n’a rien à voir avec l’Europe et le commerce de l’esclavage. De toute manière, ce sont vos chefs qui vous ont vendus à nous. Je n’étais pas présent lors de la traversée. Je ne suis pas responsable des usines de textiles de Manchester ou des champs de coton du Mississipi. De plus, considérez comme les Anglais ont, eux aussi, souffert dans ces usines et dans ces atroces cités ! Je méprise moi aussi les gouverneurs des états du Sud et les shérifs des comtés sudistes, et je désire moi aussi que vos enfants puissent acquérir une éducation décente et puissent s’élever aussi haut que leurs capacités le leur permettent. Je n’ai rien contre vous, rien ! Qu’avez-vous contre moi ? Que voulez-vous ? » Mais le même jour, au cours d’une autre réunion, et toujours dans la chambre la plus privée de son cœur, l’Américain blanc restera fier de cette histoire pour laquelle il ne veut pas payer et de laquelle il profite tellement matériellement .

    Le même jour, lors d’une autre réunion et toujours dans la chambre la plus privée de son cœur, l’Américain noir se trouvera à affronter la terrible liste de ses pertes: le défunt, le drogué noir ; le vaincu, le père noir; la mère noire extrêmement fatiguée ; la jeune fille noire extrêmement perdue. Et on commence à suspecter une terrible chose : que les personnes croient mériter leur Histoire. Et c’est lorsqu’ils agissent selon cette croyance qu’ils périssent. Mais on sait bien que ces gens auraient beaucoup de mal à croire le contraire: le court laps de temps que l’on passe sur terre étant très mystérieux, très sombre et très ardu. J’ai connu de nombreux hommes, femme, garçons et filles noirs qui croyaient réellement qu’il était préférable d’être blanc que noir ; dont les vies furent ruinées ou prirent fin à cause de cette croyance. J’ai, moi-même pendant longtemps porté des graines de destruction à l’intérieur de moi.

    A présent, si en tant qu’Homme noir je crois profondément que je mérite mon Histoire ainsi que le traitement qui m’est fait, alors il me faut également - fatalement - croire que les Blancs méritent la leur ainsi que le pouvoir et la gloire que leur témoignage et l’évidence de mes propres sens m’assurent qu’ils possèdent. Et si les Noirs tombent dans ce piège, le piège de croire qu’ils méritent leur destin, les Blancs eux tombent dans le piège encore plus accablant et compliqué de croire qu’ils méritent le leur ainsi que leur sécurité relative, et que les Noirs n’ont par conséquent besoin - comme l’ont fait les Blancs - que de s’élever à leur niveau. Mais on ne peut tout simplement pas dire cela. Pas seulement pour des raisons de politesse et de charité, mais aussi parce les Blancs portent en eux une crainte soigneusement étouffée que les Noirs ont très envie de faire aux autres ce qui leur a été fait à eux. De plus, l’histoire des Blancs les a conduit à un endroit affreusement déconcertant, où ils ont commencé à perdre contact avec la réalité — ce qui veut dire avec eux-mêmes — et où ils ne sentent pas réellement heureux car ils sont conscients de ne pas être réellement en sécurité. Ils ne savent pas comment cela s’est produit ; ils n’osent pas examiner la façon dont cela s’est produit. D’un côté, ils peuvent difficilement se permettre d’ouvrir un dialogue qui, s’il se veut honnête, doit devenir une confession personnelle - un appel à l’aide et à la guérison, ce qui, je le crois vraiment, est à la base de tous dialogue ; et d’un autre côté, le Noir peut difficilement se permettre d’ouvrir un dialogue qui, s’il se veut honnête, doit devenir une confession personnelle qui fatalement contiendrait une accusation. Et pourtant, si aucun de nous ne se permet cela, nous périrons chacun dans ces pièges dans lesquels nous luttons depuis si longtemps.

    La situation américaine est très particulière, elle est peut-être sans précédent dans le monde. Aucun rideau sous les cieux est plus pesant que le rideau de culpabilité et de mensonges derrière lequel se cachent les Américains. Ce rideau pourrait se révéler plus mortel pour la vie des êtres humains que le Rideau de Fer dont on parle tant et dont on ne sait pratiquement rien. Le rideau américain est la couleur. La couleur. Les Blancs ont utilisé ce mot, ce concept pour justifier d’innommables crimes, pas seulement dans le passé mais aussi dans le présent. Il est possible de mesurer très nettement la distance de l’Américain blanc avec sa conscience — avec lui-même — en observant la distance entre l’Américain blanc et l’Amérique noire. Il suffit de nous demander qui a établit cette distance, qu’est-ce que cette distance est censée protéger, et de quoi cette distance est-elle censé offrir une protection ?

    J’ai observé cela très clairement, dans le regard, par exemple, des officiers de la force publique sudistes, interdisant, disons, les portes du Palais de Justice. Ils se tenaient là, tous camarades, investis de l’autorité de la communauté, avec des casques, des matraques, des revolvers, des aiguillons à bestiaux. Leur faisant face, se trouvaient des Noirs sans armes — ou plus précisément, leur faisait face un groupe de gens sans armes appelés arbitrairement Noirs dont la couleur allait des steppes russes à la Corne d’Or, à Zanzibar. En un instant, parce qu’il ne pouvait résoudre la situation d’aucune autre manière, ce shérif, ce député, cet honorable citoyen américain a commencé à tabasser ces gens. Certains d’entre eux auraient pu être lié à lui par le sang. Lui était assurément lié à la nourrice noire de ses souvenirs et aux camarades de jeu noirs de son enfance. Et, pour un instant, donc, il sembla presque supplier les personnes qui lui faisaient face de ne pas le forcer à commettre encore un autre crime, de ne pas approfondir encore plus l’océan de sang dans lequel trempait sa conscience, dans lequel périssait son humanité. Bien sûr, les personnes ne cédèrent pas ; une fois qu’un peuple se soulève, il ne cède jamais ( un fait qui devrait être inclus dans le manuel du parfait Marine). Et donc, les matraques s’élevèrent, le sang coula et son amertume, son angoisse et sa culpabilité s’accentua.

    J’ai observé cela dans le regard des flics débutants de Harlem — les flics débutants qui étaient réellement parmi les gens les plus terrifiés du monde et qui devaient se convaincre que le drogué noir, la mère noire, le père noir, le gosse noir étaient d’une espèce humaine différente d’eux-mêmes. Le shérif sudiste, le flic débutant ne pouvaient et, je le soupçonne, ne peuvent encore traiter avec leur existence et leur fonction qu’en se cachant derrière le rideau de la couleur — un rideau qui devient même éventuellement la justification principale pour les vies qu’ils mènent.
    Ils se barricaderont ainsi derrière ce rideau et poursuivront leur crime, ce grand crime non-admis de ce qu’ils se sont fait à eux-mêmes.

    Homme Blanc, écoute-moi ! Un homme est un homme, une femme est une femme, un enfant est un enfant. Nier ces faits c’est ouvrir la porte sur un chaos aussi profond et mortel et, à l’intérieur de l’espace d’une vie d’homme, plus perpétuel, plus éternel que la vision médiévale de l’Enfer. Homme blanc, tu as déjà atteint ce blasphème innommable afin de faire de l’argent. Tu ne supportes pas les choses que tu acquières — c’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle tu les acquières continuellement, comme le drogué avec son habitude à cent dollars par jour — et ton argent existe surtout sur du papier. Dieu te vienne en aide le jour où les populations exigeront de savoir ce qui se cache derrière ce papier. Mais, même au-delà de cela, il est terrifiant de considérer la nature précise des choses que tu as acheté avec la chair que tu as vendue — et que tu continue à acheter avec la chair que tu continue à vendre. Vers, qui te diriges-tu au juste ? A quel produit humain te dévoues-tu au juste avec tant ingéniosité, tant d’énergie ?"

    Dans le roman d’Henry James Les Ambassadeurs, publié peu avant la mort de celui-ci, l’auteur nous raconte l’histoire d’un résident de Nouvelle-Angleterre d’âge moyen qui est assigné par une veuve d’âge moyen sur le point de se marier de sauver son fils unique de la flesh-pots de Paris. Elle veut que son fils revienne au pays pour prendre an charge la direction de la fabrique familiale. Au cours des événements, c’est le résident de Nouvelle Angleterre d’âge moyen, l’ambassadeur, qui est séduit, non pas tant par Paris que par une nouvelle vision moins utilitaire de la vie. Il conseille au jeune homme « de vivre, vivre autant que vous le pouvez ; c’est une erreur de ne pas le faire. » Ce que je traduirais par ces mots « Faites confiance à la vie et elle vous enseignera, en joie et en tristesse, tout ce que vous avez besoin de savoir. » Les musiciens de Jazz savent cela. Les vieilles personnes de Montgomery — celles qui sont mobilisées, qui ont chanté et pleuré, qui n’ont pas pu se joindre à la marche, mais qui ont néanmoins mené tant des nôtres à l’endroit où ils pouvaient défiler — savent cela. Mais les Américains blancs l’ignorent. Barricadés à l’intérieur de leur Histoire, ils restent piégés dans cette fabrique à laquelle,, dans le roman d’Henry James, le fils retourne. Nous ne saurons jamais ce que produit cette fabrique car James ne nous le révèlent à aucun moment. Il nous indique seulement que celle-ci produit des objets innommables à des frais humains incroyables.

    (traduit de l'anglais par Samuel Légitimus)

    ***


    ***


    DOIS-JE SUR CETTE TERRE, QUI DEJA TENTE DE SE DEROBER, ME POSER LE PROBLEME DE LA VERITE NOIRE ?
    DOIS-JE ME CONFINER DANS LA JUSTIFICATION D'UN ANGLE FACIAL?

    JE N'AI PAS LE DROIT, MOI HOMME DE COULEUR, DE RECHERCHER EN QUOI MA RACE EST SUPERIEURE OU INFERIEURE A UNE AUTRE RACE.

    JE N'AI PAS LE DROIT, MOI HOMME DE COULEUR, DE ME SOUHAITER LA CRISTALLISATION CHEZ LE BLANC D'UNE CULPABILITE ENVERS LE PASSE DE MA RACE.

    JE N'AI PAS LE DROIT, MOI HOMME DE COULEUR, DE ME PREOCCUPER DES MOYENS QUI ME PERMETTRAIENT DE PIETINER LA FIERTE DE L'ANCIEN MAÎTRE.

    JE N'AI PAS LE DROIT NI LE DEVOIR D'EXIGER REPARATION POUR MES ANCETRES DOMESTIQUES.
    IL N'Y A PAS DE MISSION NEGRE ; IL N'Y A PAS DE FARDEAU BLANC.

    JE ME DECOUVRE UN JOUR DANS UN MONDE OÙ LES CHOSES FONT MAL ; UN MONDE OÙ L'ON ME RECLAME DE ME BATTRE ; UN MONDE OÙ IL EST TOUJOURS QUESTION D'ANEANTISSEMENT OU DE VICTOIRE.

    JE ME DECOUVRE, MOI HOMME, DANS UN MONDE OÙ L'AUTRE, INTERMINABLEMENT, SE DURCIT.
    NON, JE N'AI PAS LE DROIT DE VENIR ET DE CRIER MA HAINE AU BLANC.
    JE N'AI PAS LE DEVOIR DE MURMURER MA RECONNAISSANCE AU BLANC.
    IL Y A MA VIE PRISE AU LASSO DE L'EXISTENCE. IL Y A MA LIBERTE QUI ME RENVOIE A MOI-MEME. NON, JE N'AI PAS LE DROIT D’ ETRE UN NOIR.
    UN SEUL DEVOIR. CELUI DE NE PAS RENIER MA LIBERTE AU TRAVERS DE MES CHOIX

    FRANTZ FANON


    ***

    Prophétie

    là où l'aventure garde les yeux clairs
    là où les femmes rayonnent de langage
    là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
    saison de lait
    là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
    de prunelles plus violent que des chenilles
    là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

    là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

    là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
    plus ardente que la nuit
    là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
    à rebours la face du temps
    là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
    à l'espoir et l'infant à la reine,

    d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
    d'avoir gémi dans le désert
    d'avoir crié vers mes gardiens
    d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

    je regarde
    la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
    de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue
    de paon puis se déchirant la chemise s'ouvre d'un coup
    la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots
    en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer
    lucide de l'air
    où baignent prophétiques
    ma gueule
    ma révolte
    mon nom

    Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Éditions Gallimard, 1946



    ***



    « J'ai le malheur, voyez-vous, de me contredire sans arrêt. C'est ce que fait toujours la réalité, mais l'esprit ne le fait pas, ni la vertu (...). Par exemple, après une dure marche en été, il peut m'advenir d'avoir une folle envie d'un verre d'eau et de tenir alors l'eau pour la chose du monde la plus merveilleuse. Un quart d'heure plus tard, ayant bu, rien ne m'intéresse moins sur terre que l'eau et la boisson. J'agis de même pour la nourriture, le sommeil, la pensée. Mon rapport avec ce qu'on appelle l'esprit est tout juste le même qu'avec la nourriture et la boisson. Parfois il n'est rien qui m'attire autant, me semble aussi indispensable que l'esprit, que la faculté d'abstraction, que la logique, que l'idée. Puis, lorsque j'en suis rassasié, que j'ai besoin et envie du contraire, l'esprit me dégoûte autant qu'un aliment avarié. Je sais par expérience que ce comportement passe pour arbitraire, sans caractère, intolérable, mais je n'ai jamais pu comprendre pourquoi. Car de même que je dois alterner la nourriture et le jeûne, le sommeil et la veille, il me faut aussi osciller constamment entre le naturel et le spirituel, l'expérience et le platonisme, l'ordre et la révolution, le catholicisme et l'esprit de la Réforme. Qu'un homme vénère l'esprit à longueur de vie et méprise la nature, soit toujours révolutionnaire et jamais conservateur ou vice-versa, cela me semble marquer bien de la vertu, du caractère et de la constance, mais je trouve cela aussi funeste, répugnant et stupide que si quelqu'un ne voulait rien que toujours manger ou dormir toujours. Et cependant tous les partis, qu'ils soient politiques ou spirituels, religieux ou scientifiques, reposent sur la prémisse qu'un tel comportement est possible, naturel. »

    Siddhârta Hermann Hesse (1877-1862)

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  14. Les illustrations de ta bannières sont de Joos, c'est ça?

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  15. Roud,

    j'ai les boules parce que j'ai perdu le lien et je ne sais plus comment y retourner. En réalité, je ne crois pas que ce soit Joos, mais je n'en suis pas certain,
    voilà trois jours que j'essaie de retrouver la trace de ce truc, je n'ai pas réussi en fouillant dans mon historique ni rien.

    ça m'ennuie parce que je voulais bien sûr créditer en bas du blog ;(
    Je crois (mais ça a disparu

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  16. Le type s'appelle Yves Budin,
    il a de multiples blogs partout...

    Alors, je donne les adresses en vrac :

    http://www.sundancejazz.be/home.htm

    http://sundancebeats.blogspot.com/

    http://sundancebd.blogspot.com/

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  17. Je viens signer la pétition de soutien. Merci Monsieur Dorham de rendre le jazz accessible aux personnes de petite taille.

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  18. "Pour l'histoire de Dolphy, j'en ai parlé autrefois sous forme romancée ici."
    Pourrais-tu donner le lien ?
    Très beau billet, une fois de plus.
    Amitiés
    Guy

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