samedi 28 mars 2009

Fratelli d'Italia


Il y a quelque chose d'unique dans la musique du pianiste Giovanni Mirabassi. Non que son approche de l’improvisation soit aussi typée qu’elle pourrait l’être chez un Brad Mehldau par exemple ; non que sa dextérité soit plus fameuse (elle ne l’est pas moins non plus) que celle de tout autre pianiste de jazz renommée. C'est plus ténu, plus souterrain. Il y a la trame profonde d’une identité : dans son attitude, dans ses emportements, dans ses choix et ses méditations. Une impression de rêverie. De romantisme pour dire les choses comme je les pense.

Lorsque j'écris romantisme, je ne parle pas de ce que le romantisme est lentement devenu, de ce que l’imagerie répandue en a fait (cliché du poète niais transit, bras encombrés de bouquets de lilas) mais de ce romantisme originel, philosophique, enfant d'allemands adopté ensuite par le monde latin. Cette conjonction de sensibilité et de violence contenue, d'introspection révoltée, de beauté et de fantaisie, cet amour de la mélancolie : on retrouve cela dans la musique de Mirabassi. Mais aussi. Quelque chose d’italien, de très italien. L'acceptation d’une autre identité forte : lyrique, démonstrative, presque impudique, emportée, abondante, torrentielle.

Cette singularité, Mirabassi la tient peut-être de toutes ces années pendant lesquelles il apprit le piano en autodidacte, sans cesse découragé par un père pourtant mélomane qui ne souhaitait pas le voir devenir un musicien désargenté. Enfant de Pérouse, Mirabassi attendra donc d’avoir seize ans pour étudier auprès d’un maître et découvrir enfin le jazz. Quelles étaient les mélodies privilégiées par Mirabassi, qu'il déroulait alors sur son clavier, avant qu’il ne découvre Trane, Monk, Powell, Art Tatum et les autres. Des tarentelles, de vieilles chansons populaires de la région d’Ombrie, de dégoulinantes mélopées sucrées chantées par une caricature de l’italien à voix rauque et cheveu gominé ? Quelques airs de musique classique, joués à l’oreille, répétés, ressassés ; tout ceci s'aggloméra nécessairement, constitua un folklore interne, personnel. Tout vient peut-être de là. Les grands musiciens sont aussi uniques parce qu'ils ont des histoires particulières, parce qu'ils sont poreux ; quelque chose les a tordus. Ils sont, à leur manière, une figuration des tares magnifiques imaginées par Darwin.

A 16 ans, disions-nous, Mirabassi commence ses études. Elles devaient être déjà bien entamées puisqu’une année plus tard seulement, le trompettiste Chet Baker le débauche et l'engage à ses cotés. Puis c'est Steve Grossmann qui le prend sous son aile. Et d'autres. Que pense alors le père récalcitrant ? L'histoire ne le dit pas. La vita va piano piano !

20 ans plus tard, Mirabassi, qui réside désormais en France est l’un des plus grands spécialistes de son instrument, une sorte de point d’équilibre entre romantique échevelé, improvisateur joyeux et compositeur sans limite apparente. Un symbole d'irréprochable élégance. En revenant sur sa discographie, on prend conscience de la lente progression du musicien. "Architectures", "Avanti", "Prima O Poi", "Cantopiano" : même lyrisme échevelé, volonté constante de toujours aller de l'avant. Si ses compositions hypnotiques gagnent avec le temps en complexité harmonique, si elles témoignent toujours, le temps avançant, d'une volonté de découvrir de nouvelles terres, persistent la même trame, la même vieille identité italienne, qui marie si bien coups de sang et tendresse, joie d'être vivant et mélancolie de cette solitude chevillée, inhérente à la condition humaine.

Avec le temps, il semble également que Mirabassi se soit trouvé une formation qui lui convient parfaitement. Un trio conçu pour lui offrir un maximum de liberté. Dans cet ensemble, on retrouve le contrebassiste Gianluca Renzi et le batteur/percussionniste Leon Parker. Le complexe idéal. Des gars délicats, qui peuvent s'emporter et puis jouer en silence, fouetter et caresser, porter et laisser lentement retomber. Des musiciens qui partagent le même amour de la patience, un même amour des thèmes, des développements mélodiques. Des musiciens libres, un peu furieux, un peu rigolards, des mecs qui vous font tout un théâtre de rien, en l'espace de quelques accents. Renzi-virtuose, le souteneur et l'usurier. Parker, batteur aux milles rythmes, qui vous métamorphose une idée en quelques syncopes savantes. Mirabassi, le courageux, le farouche, l'impétueux. Ces types sont des résistants. Les deux derniers disques du groupe, "Terra Furiosa" et "Out of Tracks" vous le diront mieux que moi. Ils sont d'authentiques voyages internes. Cadencés, saccadés, puis déliés. Exigeants et simples. Les thèmes sont bop, puis envoûtants, puis latins, puis canto. On entend ici des sonates, là "Le chant des partisans", ici des blues nichés, torturés, là des courses euphoriques. Respectant l'identité propre de chacun pour la mettre au service d'un pacte commun, scellé. Un pacte d'italien ! Que chacun sache qu'on ne plaisante pas avec les serments. Qu'il soient d'amour, d'amitié. Qu'ils entonnent des chants patriotiques ou ouverts sur le(s) monde(s).

Oui, il y a bien quelque chose d'unique chez Mirabassi. Une voix familière, incrustée en vous, qui vous parle, qui vous dit autrement des choses que l'on vous a dites mille fois. Qui, longtemps après l'écoute, palpite encore en vous.






vendredi 27 mars 2009

mercredi 18 mars 2009

Chassés-croisés



En ce soir de janvier 2007, le New Morning est blindé. Chris Potter, Craig Taborn, Adam Rogers et Nate Smith vont jouer devant un parterre presque conquis d’avance. A chaque concert du quartet, les avis sont unanimes : du son, tant de nerf, du swing, du groove, toutes notes au vent. Les chanceux qui ont un jour vu Chris Potter sur scène ont toujours la gorge pleine de mots, ils font ensuite bruire leurs saines rumeurs. D’un concert annuel, en ce haut lieu du jazz parisien, ils font un événement. Et ils ont raison. C’en est un, un beau jour, on se rendra compte à quel point…

Ce soir là, quand Potter s’avance sur la scène, que ces musiciens derrière lui tripotent leurs câbles, leurs potentiomètres, tendent l’oreille pour entendre le léger souffle grisant qui expire de leurs amplis, il le fait comme sur des œufs, en s’excusant presque. Il dit que ce soir, ils vont jouer des trucs nouveaux pour l’enregistrement d’un concert au Village Vanguard. « Et, pense-t-on, c’est pas bien le New Morning ? On est pas assez biens pour mériter l’enregistrement, nous autres ? ». Et puis, on sait en soi que l’on dit ça parce qu’on n'aime pas tant la nouveauté que ça, enfin l'inconnu j'entends ; oui, les terrains inconnus font peur. A vous comme aux autres, faut pas se mentir. On préfère découvrir au chaud, chez soi, prendre le temps d’apprivoiser, chez soi, on peut revenir en arrière, aller en avant. Mais où on va là ! Chris Potter seul peut se permettre un truc pareil, en d’autres temps, on en a sifflé des génies, des Trane, des Cannonball Adderley, pour moins que ça.

Ce soir là, le groupe est en quête. Potter lui-même, martyrise l'anche de son saxophone, déglingue les touches de son instrument, cherche, fouille, creuse, défriche. Il essaie ses trucs nouveaux. Son jeu d’habitude si agile, si chaud, est devenu quasi-froid, opaque, rêche, presque colérique. Il y a des moments de beauté pure, lorsqu’il improvise sur « Togo » par exemple, mais c’est comme si cette beauté sonnait un peu creux, comme si cette quête insatiable, inquiète, urgente parasitait son jeu au point de le vider de sa substance. C’est une beauté vide, une beauté qui vous prend par surprise.

Derrière lui, le guitariste Adam Rogers, cherche encore davantage, puise plus loin. Les compositions ne sont pas de lui, et il lui faut tout apprivoiser, comme dans un foutu zoo, les zèbres, les éléphants, les lions et les ratons laveurs. Certaines de ses phrases semblent absurdes. Trop complexes, trop réfléchies, soucieuses. La musique le dompte davantage qu’il ne la dompte. On sent le tigre qu’il y a sous le capot, on ne l’entend pas rugir, il miaule, oui, c’est un miaulement féroce, mais un miaulement quand même. Ce gars, se dit-on, est malgré tout un musicien fantastique. Il n’attend juste qu’un petit peu de folie pour emporter l’ensemble et le porter simplement sur ses épaules de déménageur. Cheveux bouclés, mi-longs, attachées derrières sa tête ; le guitariste semble studieux, appliqué, bon élève. Il sème des notes comme un poucet dispendieux ; on se paume tout autant, poings serrés parfois pleins d’ennui, du sable entre les doigts agglomérés sur la peau de nos mains au contact de la sueur.

La finalité de tout ça, c’est que c’est un privilège total, ultime d’assister à ça. C’est inégal, chiant parfois, puis à d’autres moments, ça vous pique la nuque et vous souffle l’oreille. Ça vous emmène de découvertes en découvertes, il arrive qu’on remue le cul qu’on a posé sur sa chaise et qu’on s’agace, qu’on s’impatiente, on s’apprête à se lever et une flopée de notes tellement bien trouvées que c’en est écoeurant vous renversent comme si vous n’étiez qu’une petite feuille d’automne toute écrasée merdique !

C’est un mois plus tard que le quartet enregistre son live au Village Vanguard, à New York. Le même matériau a été travaillé chaque soir qui a précédé. La trame est encore belle, sans une trace d'usure. Et, dès la première note, on entend que tous avancent désormais en terrains connus. Ils en connaissent le moindre cassis, le moindre dos d’âne, ils ne s’y cassent plus les reins, n’y brisent plus leurs élans, ils voyagent dedans. Potter a ce son qui ferait les morts se lever, cette impudeur géniale qui vous fait croire que tout est possible et puis la note d’après vous fait penser : « comment est-ce possible, où est-ce que ce type s’arrête, où sont ces limites ? » Ce n’est pas tant la complexité des compositions. En réalité, il s’agit d’un jazz simple, parfois simple comme une chanson. Les thèmes sont parfois criants de beauté, enfantins, et puis soudainement déconstruits, mis à l’envers.

Adam Rogers, le paumé d’hier, a du feu dans les doigts en ce soir de février. A l’unisson de son leader, il porte une musique simple, mue par le seul bonheur de l’improvisation. Pas d’économie, pas de mots susurrés dans l’oreille d’un public de croisière. Les notes défilent, elles ne se plient pas aux humeurs, aux territoires, à la couleur des sols et des influences, elles sont accélérateurs de particules, elles vous font passer du coq à l’âne, lumineuses, contrastées, écarlates puis sombres, blanches puis vénéneuses. Sur « Train », l’osmose est totale, incrédule, on ne croit pas vraiment ce que l’on entend. Sur « Viva Las Vilnius », on pleurerait presque et « Pop Tune #1 », c’est proprement le miracle. Une improvisation d’une patience presque anormale, d’une douceur presque raffinée. Tenez-vous bien, il y a quelque chose de sucré là-dedans, qui suinte de ces cordes de guitare, de sucré comme un cocktail plein de couleurs, ceux avec des palmiers dessus, c’est presque un machin sur lequel vous pourriez enlacer une femme ou un homme de passage, ceux qui ne comptent qu’à cause des couleurs de l’été. Mais on s’en branle, ça vous emporte, les mecs du village vanguard sont blackboulés, on entend leurs soupirs, leurs cris, on devine les grimaces qui déforment leurs visages, le va et vient qui agite leur corps, leurs petites lèvres rouges mangées. Trop bon, tu vois, trop bon ! Et le témoin est donné à Potter qui fait autre chose, tout autre chose, autre chose, toujours autre chose.

Les amis, chacun sa couleur. En deux soirs, Adam Rogers m’a fait passer de la circonspection affichée à l’adhésion aveugle. Comme le dit le titre de cette galette fabuleuse pleine comme un coffre aux trésors, il est le général béton qui me fait mousse 1ère classe mutique, qui pas après pas, heureux, me montre la ligne rouge qu'il me faut suivre.


Le myspace d’Adam Rogers

écouter Adam Rogers sur le Live au Vliiage VanguardLien

Ce billet s'inscrit dans un projet du désormais célèbre Z-band,
collectif à géométrie variable regroupant des bloggeurs timbrés de jazz. 
Nous avons choisi de parler cette fois-ci d'un guitariste de jazz qui nous tient à coeur.
 Cette édition pourrait avoir comme titre "Cordes et âmes". Ou « Doigts Divins », héhé !Lien
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Voici les autres contributions à lire absolument (ce que je vais m'empresser de faire, d'ailleurs) :

Doudourou sur Lionel Loueke
Maitre chronique sur John Mc Laughlin
Jazz O centre sur John Scofield

Mysterio jazz sur Gabor Szabo
Ptilou's blog sur Mike Stern
Jipes Mood sur Charlie Hunter
Bien culturel sur Manu Codjia

Jazz Frissons : Kurt Rosenwinkel

Native Dancer sur Marc Ribot

Noctanbule jazz sur Barney Kessel 

Z et le jazz, quant à lui, a fait une belle table des matières illustrée!

Chris Potter Quartet (w. Adam Rogers) - Follow the Red Line/Live at the Village Vanguard