mardi 20 janvier 2009

Psaumes du temps qui passe


Il arrive parfois que la musique vous donne le sentiment d’être privilégié. Le sentiment qu’elle ne parle qu’à vous. Vous savez pertinemment qu’il s’agit d’un sentiment déraisonnable mais vous vous y laissez choir, sourire béat collé aux lèvres. Vous écoutez, vous entendez, des notes qui vous semblent d’une fluidité presque anormale. Apeuré, inquiet, vous cherchez en vain quelques excès, quelques fautes de goût, un arrangement mal fichu ici, un thème mal ficelé là, mais vous ne trouvez rien, cette musique creuse en vous, déterre vos émotions et les dispose à terre, à vos pieds ; c’est l’harmonie parfaite, vous semble-t-il.

Ces voix pourtant, que David El-Malek est allé rechercher du fond des âges, pour Music From Source, aux racines même d’un judaïsme vieux de 4 millénaires, retranscrites en songe des dix années d’enfance que le musicien a passé en Israël, vous semblent universelles. Elles parlent à l’homme qui sommeille en vous, comme à celui d’autrefois, elles réconcilient l’inné et l’acquis, boutant ce débat d’idiot comme un fétu de paille. 10 ans, c’est aussi ce qu’il a fallu à El-Malek pour aller au bout de ses pensées, 10 ans d’aventure à relire les vieilles écritures, à en méditer leur sens parfois abscons, à répéter, à psalmodier les pieds boursouflés de cornes, en ascète d’un désert imaginaire, à construire un répertoire. Retournant l'écho et la rumeur de temples ensevelis, de tribus égarées, de monarques fantasmés dont les gloires sont évaporées, d’un peuple toujours debout, malgré son Histoire glacée, qui baigne à jamais dans le sang du monde. Cette musique vient d’une source rare et vive qui promet de ne jamais se tarir.

Folklore, pense-t-on. Vieux folklore qui détruit la création ! Voilà le point d’achoppement. On attend le bruit débile de vieux tambours en cartons, les airs stupides de danses païennes (ou imaginées comme telles), ils ne viennent pas, les mélodies se déroulent, arrangées à la perfection, dans une sorte de silence respectueux. Rares sont les œuvres qui susurrent leur message, vous parlent, et renvoient à elles-mêmes, rares sont les œuvres qui dialoguent autant à l’autre qu’en elles-mêmes. Sans une seule note de piano, les cuivres unis sonnent la gloire de cette vieille Alliance. Leurs beautés mélancoliques et méditatives offrent l’écrin de ce disque. Le jeu d’El-Malek, virtuose, cherche par quel bout prendre l’univers (comme d'autres en leur temps), offre une réflexion-éclair, irrépressible, la possibilité d'un voyage, d'une beauté sincère.

Est-ce là l'expression de la nostalgie d’un temps que l’on regrette : dix années idéalisées qui évoquent le déracinement et la perte ? Est-ce là le témoignage vibrant d’un peuple auquel le musicien voudrait rendre hommage, malgré la confuse idée que l’on doit nécessairement s’en faire ? Qui pourrait dire ce qu'étaient ces vieux hommes qui découvraient le ciel au-dessus de leur tête et tentaient d’en déchiffrer l’origine, calculaient avec leurs moyens limités la localisation de l' emplacement que l'on avait reservé pour eux dans l’univers ?

Nostalgie ? Non, je ne crois pas. Music From Source est indéniablement une oeuvre importante, au lyrisme poignant, dont les deux grandes voix sont en perpétuel mouvement. Elles témoignent du temps passé, c’est un fait, mais bien plus du temps qui passe, d’un souffle qui ne s’éteint pas, chantant « Le Livre des Rois », « Sion », « Antioche » ou le « Temple de Salomon » (évoquant à la fois la magnificence de sa construction, la tristesse ressentie à l'évocation de sa destruction et la mélancolie de sa persistance dans la mémoire du monde) ; tour à tour bouleversantes, ivres, joyeuses, puissantes, les voix d’El-Malek (ténor et soprano) tournoient, virevoltent, érigent un son unique dans le panorama du jazz français, un monument sans failles, taillé dans le roc de la résistance humaine, rappelant au passage la bouleversante transcendance des Passions ou du songe Coltranien.

Il me faut vous raconter cela maintenant ; le soir du samedi 27 décembre 2008, TSF organise son gala annuel. J'en suis. Le corps droit sur un strapontin branlant. Pour me rassasier de musiciens en pagaille merveilleuse qui viendront jouer à tour de rôle sur la grande scène de l’Olympia. Vers 23h30, David El-Malek et ses amis souffleurs de joie font irruption dans un silence teinté de respect et de recueillement. Après une suspension sourde qui dure une éternité, les premières notes du groupe déchirent une atmosphère studieuse. Elles me renversent presque de mon siège. Je ressens tout de suite une forme d’oppression dans la poitrine. Je regarde à droite, à gauche. L’ensemble joue la mélopée introductive « Les Sept fils d’Hanna », première voix paumée dans le désert, travaux préparatoires au splendide « Antiochus IV », dont la deuxième voix soprano, illuminée, portée, soutenue par l'allure d'une mécanique étonnante de précision, vous gifle comme un vent contraire face auquel il est inutile de lutter (je me sens un peu comme Elie sur sa montagne à la recherche de son Dieu, ne le reconnaissant ni dans la foudre, ni dans la colère des volcans, ni dans le tremblement de terre, mais dans un souffle continu et doux, dont l'on devine cependant la force incommensurable). Certains accents gonflent mes yeux d’émotions diverses, envahissent mon corps comme autant de vibrations fragiles et ténues. C’est fulgurant et pourtant facile, et pourtant pensé, et pourtant construit, en miracle d’édifice. Je ne sais si j’entends là une forme achevée de prière, si El-Malek prie pour nous, ou si c’est moi qui prie, l’écoutant religieusement, les yeux rougis, la bouche peut-être entrouverte. Ou si encore, nos prières se rejoignent, s'unissent, forment un tout et communiquent. Mais cette prière s'interrompt...El-Malek quitte la salle sous une ovation. Flageolant sur mes jambes, je sais qu'il n'y aura pas de rab, pas de supplément, pas de suite à cet unique psaume. C'est peut-être aussi bien comme ça.


Le site de David El-Malek (sur ce site, à la page "projets" figure un très beau texte à propos de Music From Source)

dimanche 11 janvier 2009

Tous sur Mingus (Last cha-cha in Tijuana)





Tijuana, ville putassière au nom de cocktail trop sucré vit comprimée entre une frontière boueuse qui la sépare des Etats-Unis, le reste d’un pays qu’elle voudrait oublier et l’Océan Pacifique, bleu, infini, réfractaire ; c’est un indice de sa condition : toute fuite est impossible.

Depuis les années 20, Tijuana s'est spécialisée dans le transit. Et quand je dis transit, je veux bien sûr évoquer cette sorte de transit qui rappelle celui de vos intestins lorsqu’ils sont embouteillés. Les mexicains rêvent d’aller chercher fortune et gloire en frottant leur dos mouillé sur le mur en beau crépi du rêve américain. Les américains fuient leur(s) prohibition(s) et leur puritanisme hypocrite, et viennent écluser au Mexique leurs fantasmes de crapules : picoleurs, fuyards, cavaleurs, michetons, flics véreux ; Tijuana sème comme un politicien démagogue en campagne de douillettes promesses de licence absolue : boire jusqu’à plus d’gorge, se gaver de tortillas en tripotant une forêt de nénés de filles pas farouches pour deux pesos. Imaginez la population. Passeurs, truands, pauvres hères prêts à vider leurs économies de misère pour se noyer dans une rivière marronnasse pleine de remous vicieux, pervers en tous genres, tous passés à la moulinette d’une ville sans sommeil, d’une ville sans Histoire, d’une ville sans lendemain.

Tijuana a même ses bibles, savez-vous : des bandes-dessinées porno dont les intrigues folles mettent inlassablement en scène des bandes d’individus (de tous âges, de tous sexes, de toute origine (ce qui inclut chiens, chats, ânes…)) en chaleur, incapables de réfréner leur soif de cul débridé. Salace, comme on dit. Salace. Vous avez dit « Sale As » ? Ne le dites pas 3 fois, Mingus va rappliquer d’une minute à l’autre pour écrire de sa main sa propre légende. « 20 femmes, 20 paumées du cru dans une soirée se sont empalées sur le Mont Mingus dans je ne sais quel lupanar crasseux de Tijuana ». On ne sait s’il s’agit d’un rêve, d’une réalité exagérée, d’un dérivatif à cette colère qui grossit chaque fois que Ming (une dynastie à lui seul) déglutit et avale un peu de cette amertume qui guide ses pas. « Pour mourir », prétend-t-il. Quel admirable cinglé ce Ming !

Les jazzmen n'échappent pas à la règle ; ils retournent de voyage les bras plus chargé qu'au départ. Sonny a enregistré son "St Thomas" en 1956 ; Le Duke, l'idole contrariée de Ming n'en finit plus de martyriser des notes de musique avec des rythmes d'ailleurs et nous laissera plus tard entre 65 et 70 de merveilleuses "Suites", d'Orient et d'Amérique Latine ; Trane a gravé "Dakar" et "Bahia" et creusera bientôt d'autres sillons, pour inciser le nerf des musiques indiennes.

Mingus lui, revient de Tijuana beurré comme un bus de marins. Il est venu sans bagages, il repart sans oseille. Par quoi commence ton voyage Ming ? Par une impression de malaise ("Dizzy Moods" (un clin d'oeil également au trompettiste Gillespie)). Une nausée à combler. Une sorte de dégoût diffus, mal identifiable. Qui vous donne l'envie d'aller vous faire pendre ailleurs. Un be-bop au ralenti, vert, plein de hoquet, au swing bordélique et vénéneux. Suis-je idiot ? Tout voyage commence donc par d'impérieuses velléités de fuite.

Le premier arrêt est pour la table d'Ysabel ("Ysabel's Table Dance"), Salomé tordue à la voix malsaine, qui fait tourner la tête de tous les échoués du poste-frontière. Dans le bouge, les paupières sont lourdes, la mauvaise tequila tord les boyaux de tout un chacun, les quatre pauvres lumières qui éclairent le troquet tournent allegro au-dessus des têtes. Une reine païenne fait cliqueter ses castagnettes et les sens de Ming, combattant impitoyablement ce flamenco du démon avec 3 cordes raides comme la Justice de contrebasse, retombe dans un bruit mat sur le sol crasseux et mité. Toutes voix résonnant à l'intérieur de son crâne, solistes qui chahutent sans joie, ivres, vicieuses, impétueuses, impies, tentatrices, lascives, corrompues. Combien de Salomé pour Ming ce soir : des centaines ! Pour oublier.

Charlie le facétieux s'extirpe du bar, le regard plein de brumes pas catholiques. L'ours remonte la rue comme tout amerloque d'opérette, sac en bandoulière, plus léger d'un bon quintal de suc. Il est grand temps d'aller charger le mulet ("Tijuana Gift Shop"). La frontière est toujours là, des flics mexicains d'un coté qui regardent les yankees de l'autre, dont le sourire Marlboro semble faire "non non", réglé comme du papier à musique, toutes les dix secondes à peu près. Mingus est en transit. Sa musique aussi. Elle hésite, refile ses humeurs au gré des individus qui font tinter la petite sonnette de l'entrée. Flamencos éreintés et jazz de nuit. Dans l'échoppe, il y a un peu de tout en matière de lie d'humanité. Des flics blancs ont des cadeaux plein les valises, de grands nègres faméliques avalent des trucs et repassent la frontière, des filles qui ont perdu cheveux et dents tendent la main en plissant leurs yeux ; ça peint leur visage d'un insondable masque de douleur.

En ressortant, la rue a perdu des couleurs, toute cette foule paumée déambule, s'entrechoque, les pieds traînent dans la poussière. Des musiciens de rue ("Los Mariachis") dont le boulot consiste à jouer inlassablement comme si de rien n'était, déclinent un air maison pour touristes en mal de pittoresque, une mélodie à se perdre, qui vous reste comme un plat trop lourd, dans les oreilles et sur l'estomac. Il y a un petit groupe ici, juste au coin, plus bas dans la rue il y en a un autre, puis cinq mètres plus loin, encore un, tous ces gars sont vêtus comme autant de cactus de noël, ça vous donnerait presque envie de chialer et d'arrêter tout. Ming continue quand même sa remontée des artères, épaules lourdes, il n'est pas du genre à interrompre une si parfaite dégringolade, quand il croise un alcoolo qui lève sa bouteille pour fêter sa perte, il fait un signe de tête. Les gars de Ming sont à la baguette, sur cette mélodie pour touristes, on perçoit leur veine et leur déveine. Les blues sont identiques, ici et là, les swings aussi, tous sont pareillement beuglés, avec le même désespoir ou la même colère, la même ivresse et la même révolte ; bien malin celui qui parviendrait à les reconnaître ou à identifier leurs parentés. Vin triste, vin joyeux ; c'est toujours la même piquette qui vous arrose et vous mène par le bout du nez.

Le matin est venu comme ça. Sans même cogner quelques petits coups à la porte. Il a déposé sur le seuil les reliquats de la veille ("Flamingo"). Une mélodie douce, aux accents Ellingtoniens, qui vous redépose sur terre. C'est simplement beau. Comme s'il vous fallait encore ça pour comprendre quel grand conducteur d'orchestre est Charles Mingus. Le pire de tous les génies du monde. Mais laissons cela, reprenons. C'est le matin avec une nuit aux oubliettes. Rien n'a changé. Tout est identique. La devanture du troquet d'Ysabel est morte et immobile. L'échoppe de souvenirs est fermée. Un petit écriteau en mauvais anglais mal orthographié pendouille derrière la vitre de la porte d'entrée. A l'intérieur de la vitrine, on distingue une collection pas piquée de petits verres de tequilas sur lesquels un mariachi clignotant comme les deux gros mamelons d'Ysabel ouvre grand les bras. Bienvenidos a Tijuana ! Hasta la vista ! Le transit s'évacue, on retourne d'où l'on vient, les flics yankees plissent les yeux et se satisfont de savoir que cette nuit là, c'est en face que vous venez de l'écluser. Seules ces notes magiques résonnent dans l'écho d'un matin comme les autres, qui comme les autres, commence par une chaleur à crever.

Tout est encore là. Debout, sans sommeil, sans Histoire, sans lendemain.



Charles Mingus - Tijuana Moods
enregistré à New York City les 6 et 18 août 1957.


Personnel :

Charles Mingus : contrebasse
Clarence Shaw : trompette
Jimmy Knepper : trombone
Curtis Porter (Shafi Hadi) : saxophone alto
Bill Tirglia : piano
Danny Richmond : batterie
Frankie Dunlop : percussions
Ysabel Morel : castagnettes
Lonnie Elder : voix





Tijuana Moods



mardi 6 janvier 2009

Fièvres abyssales

Les musiciens de jazz ont souvent exploré les rythmes et mélodies caribéennes. Le plus célèbre d’entre eux est bien sûr Sonny Rollins. Mais, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, laissez-moi prendre quelques instants pour vous parler du saxophoniste Jacques Schwarz-Bart.

Un animal curieux pour commencer. Fils d’écrivains, diplômé de Sciences Po, jeune attaché parlementaire au Sénat, alors âgé de 27 ans, cette grande baraque guadeloupéenne envoie tout valser et se consacre à l’exercice des saxophones ténor et soprano. Dans la foulée, alors qu’il ne joue de l’instrument que depuis deux ans, il croise la route de professeurs de la très réputée Berklee School qui l’encouragent vivement à intégrer leur université. Comme tous les mecs écœurants à force d’être doués, il en sort aussi décoré qu’un général soviétique et devient sideman réputé à New-York pour de gros bonnets type Roy Hargrove, Randy Brecker ou encore Chucho Valdès. C’est tout naturellement qu’il choisit de naviguer depuis quelques temps en solo.

En 2006, il enregistre dons Soné-Ka-La, mélange doux-amer du jazz et des rythmes gwoka, à mi-chemin entre douceur caribéenne et acidité des grandes villes. Cette année, Abyss, son second disque a confirmé son accès à la maturité. Virez les marimbas, les calypsos pourraves, vous écoutez une musique de syncopes, une musique aventureuse, dépouillée de tout ce que l’on pourrait considérer comme de mauvais clichés, l’anti-musique-de-cocktail en quelque sorte. Dès les premières notes, on comprend bien qu’il ne s’agit pas de plier la mélodie à ces rythmes d’ailleurs mais bien de déployer un savoir-faire harmonique chargé d’identité, désireux de débarrasser la table de ce folklore bidon qui vous refile de mauvaises nausées d’après réveillon. Ça joue en somme. Fort, rauque, agile, acrobatique. Pan Ga To puis Abyss vous démontrent en ouverture combien l’expérience est équilibrée, combien le son d’un saxophone est une magie de l'absolu. Et puis l’on entend la vieille science du swing derrière ses ambiances de mers bleutées, cette antique connotation blues qui rappelle in fine la mathématique chaude et envoûtante du souffle de Sonny Rollins.

Puis le disque s’emporte. Les rythmes deviennent plus endiablées, plus concis, plus nerveux, plus aboutis. Comme si les premières conquêtes acquises, il s’agissait d’aller plus loin, de faire fructifier la moindre réussite. L’œuvre peut alors se conclure par deux petits miracles suaves, d’une étonnante fluidité. Une figuration des petits matins de nuits enfiévrées (After she left), odeurs encore puissantes de son évanouie présence, bonheur qui s’enfourche et vous fait battre le cœur comme une percussion calme mais prête à s’emballer, chant Gwoka de clôture (Ann Ba Mango La), pour achever la boucle et rejoindre l’enivrant tour d’horizon d’un musicien-île qui vous fait croire, bienheureux, que le voyage est encore possible et que le meilleur est à venir.

On savoure les présences remarquées de la chanteuse Elisabeth Kontomanou, du guitariste John Scofield, du chanteur Guy Conquete, ce balancement hypnotique entre la fraicheur d’un souffle nouveau et l’héritage parfaitement consommé de deux musiques dont le mariage célébré est en tout point réussi. Faut-il se réjouir de disposer de talents pareils pour mesurer l’avenir du jazz français ? Faut-il rappeler ce que le jazz doit aux Antilles, lorsque l’on songe à tous ces musiciens de très grand talent qui ont précédé Jacques Schwarz-Bart ? On songe aux deux pianistes fantastiques que sont Mario Canonge et Alain Jean-Marie. Assurément.

Je laisse le dernier mot à Schwarz-Barz lui-même qui se confiait ainsi dans une récente interview : "J'ai appliqué le principe de mon père (…). Il me confiait : il faut être prêt à se couper le bras pour la moindre virgule. Une fois assuré de la conviction qui animait Abyss, j'y ai versé toute la passion possible." En guise de bras, il semble bien que nous disposions désormais du coeur.

vendredi 2 janvier 2009

Le train est à l'heure, les voyageurs sont en retard



Et bien, qu'est-ce qu'ils ont tous avec Johnny ? Des mecs avisés viennent voir Miles et lui conseille de le virer du quintet sans ménagement (en incluant Philly Jo Jones dans le lot, cette saleté de vampire camé qui confond rythme et boucan de train de marchandises). Trop de notes, trop de colère. Ce jeune mec ne joue rien, ce jeune mec détruit tout ce qu'il touche. Il fait de l'anti-jazz, de l'anti-swing ! Il va faire crever cette musique à lui tout seul, comme un Attila mal embouché, qui passe et coupe sous son pas furieux une herbe miroitante qui ne repoussera jamais. On vous aura prévenu, Miles.

Et ces mecs là ne le disent pas que sous le sceau de la confidence au détour d'un set ou d'une session chez Prestige. Ils l'écrivent. Noir sur blanc. Dans leurs journaux de spécialistes abrutis. Et d'autres gars opinent du chef. Et d'autres encore brandissent le poing pour défendre l'honneur violé du jeune Johnny, jeune champion du saxophone ténor toutes catégories. Une algarade de cour d'école pour ringards étranglés dans un noeud pap'.

Voyons ce qu'en dit Miles : "je ne comprends pas ces gusses ! Trane fait les choses d'une manière relativement simple. Vous lui filez une idée et il la dépèce aussi consciencieusement que possible. Vous lui laissez un thème entre les mains et il va en explorer les moindres recoins. C'est comme lorsque vous tentez de faire comprendre quelque chose à quelqu'un en lui expliquant le machin de 5 manières différentes. Ces minus devraient lui baiser les pieds". Miles est bien luné aujourd'hui. Les autres jours, il interdit à Johnny de prendre le solo sur les balades, où il lui reproche vertement de jouer trop long. Pire, il lui colle un marron en pleine trombine quand Trane se charge d'héro comme une mule avant de jouer. Miles est comme ça : quelques jours avec et énormément de jour sans...

Et Trane ? Il supporte pas mal la critique. Oh, il n'en dit rien (de toute façon, ce gars est quasi autiste, il doit dire quelque chose comme 4 ou 5 mots par jour (dont deux sont à peine marmonnés)) mais il y a ce quelque chose en lui qui le rend poreux. Il dit : "mon jeu est presque essentiellement axé sur la recherche harmonique. Je suis sensible au fait qu'on le trouve trop froid ou académique, alors je fais mon possible pour que ce soit le plus joli possible". Joli ? Hé, c'est le mec qui a composé "Alabama" qui nous parle. Joli ? J'aurais bien dit sensass, déchirant, beau à crever, ahurissant, ébouriffant comme le plus vicieux de tous les ouragans. Mais c'est comme tu veux Johnny !

Le 4 mai 1959 (quelques mois après l'enregistrement du légendaire "Kind of blue" pour le compte de Miles Davis), Trane entre en studio chez Atlantic. Une firme qui lui donne pas mal de moyens, notamment la possibilité d'enregistrer plusieurs prises (ce que peu de jazzmen obtiennent). Au mois d'avril, Trane a déjà testé ses compositions avec un quartet dans lequel figurent le pianiste Cedar Walton, le bassiste Paul Chambers et le batteur Lex Humphries. La pièce essentielle du set s'intitule "Giant Steps". Personne n'a jamais entendu ou jouer un truc pareil. Les changements harmoniques (qui deviendront les fameux Coltrane changes) sont tellement nouveaux que personne n'arrive à les jouer de manière satisfaisante. Excepté Trane bien entendu.

La session d'avril est un échec, Walton et Humphries ne sont pas retenus plus que de raison. Trane pense alors à deux valeurs plus sûres et moins raides pour porter sa musique. Le batteur Art Taylor est choisi. Art est un fidèle, un mec serviable, qui a un jeu relativement simple et tonique ; il fait toujours l'affaire quand le costume est taillé trop grand pour les autres. Pour le pianiste, la chose s'avère plus complexe. Quelques jours plus tard, néanmoins, John croise un voisin, le pianiste Tommy Flanagan. Il l'arrête au coin de la rue et lui dit : "Tommy, je peux te prendre quelques minutes de ton temps, je remonte chez moi, je prends un truc et on monte chez toi". Trane revient les bras chargés de feuillets, les tend à Flanagan et lui demande : "tu serais capable de jouer ça ?"

Quelques instants plus tard, Flanagan est derrière son piano tandis que Trane fume une cigarette le cul vissé sur le rebord de la fenêtre. Il veut demander "alors ?" mais il ne dit pas un mot. Tommy fait une grimace qui veut presque tout dire. Il demande à quelle date on doit enregistrer le truc. John répond : "les 4 et 5 mai, on a déjà grillé une session en avril... Nehusi est un gars sympa et compréhensif..." Flanagan inspire profondément puis plaque le premier, le deuxième, le troisième accord, sur un tempo de balade. Trane fait : "non non", puis claque quatre temps avec ses doigts pour indiquer le bon rythme de course. Voilà qui dépasse l'entendement. C'est effréné. Dingue. Flanagan déglutit. Il fait : "pas de problème." Pas de problème. En souriant, il ajoute : "au moins, j'ai quelques semaines pour me préparer."

Les 4 et 5 mai, on enregistre donc. Seul Trane comprend ce qu'il joue, les autres suivent comme ils peuvent. Chambers est en retrait complet, Art fait beaucoup avec les moyens dont il dispose. Le solo de Flanagan sur Giant Steps est plein de précaution. En exposition de thème, il plaque les accords avec un sentiment d'urgence, doigts tremblants, il semble paumé dans un univers harmonique indépendant, doué de vie, qui se joue de lui à chaque seconde. L'Histoire du jazz prend soudainement de la vitesse. Trop soudainement. Trane quitte la gare et Flanagan reste sur le quai, avec ses grosses valises pleines de honte et d'amertume. C'est affaire de postérité les mecs, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux, dans 10, 20, 30, 150 putain d'années, on se souviendra de cette session et des noms qui y auront participé. On se souviendra d'Art Taylor et de ses petits coups bien sentis sur le cerclage de la caisse claire, de Paul Chambers version livide nouvel aventurier du walking bass, du dépit de Flanagan, marri, cocu de l'Histoire, du bouleversement, de l'onde de choc qu'aura provoqué le pas de géant de Coltrane et des égarés malheureux qui l'auront accompagné. Ce solo de piano plein de trouille, qu'on croirait joué par un mec atteint de polio, gravé pour l'éternité. Personne ne pourra jamais en changer une fichue note.

Comme dans toute histoire, il y a une poignée de héros (de monstres) et une nuée d'hommes simples.

Vous voulez tout savoir ? Tommy Flanagan repensera toute sa carrière à cette session de malheur. Chaque note, chaque temps manqué, chaque occasion évanouie ; comme autant de morsures. En 1982, il prendra l'occasion d'une revanche éphémère sur le temps en enregistrant en compagnie du bassiste Georges Mraz et du batteur Al Foster un remake de l'album entier. Pour conjurer le sort. Avec le temps, Flanagan sera reconnu comme une sorte d'accompagnateur parfait, ayant porté le rôle de second couteau au rang d'art véritable. Une postérité qui en vaut une autre, qui force le respect.

Tommy Flanagan est mort le 16 novembre 2001. Il avait 71 ans.

John Coltrane - Giant steps # 2

John Coltrane - Giant steps

jeudi 1 janvier 2009

Entrée



Il faut bien commencer quelque part ! 

C'est par ici...