mercredi 23 septembre 2009

Les chaudes nuits d'été du paradis




François, quand je tape un f dans ma barre d’adresses mail Outlook, ton nom apparaît de suite. Et cela me rappelle aussitôt que tu n’es plus là. Quand je vais fouiller dans les f du répertoire de mon téléphone portable, tu ressors aussi du lot, comme si ton nom était écrit avec une couleur de lettres différente des autres. Et c’est comme ça partout, quand je me rends sur la fabrique, ce forum que tu as créé pour nous faire migrer de la plateforme hautetfort, je vois apparaître tes commentaires, Doudourou, le tant. Sur mes deux blogs, il y a l’ivre d’images qui descend dans la liste comme un poids lourd.

Le soir même de ton décès, nous avons diné ensemble Audine, M. et moi. La vie est si étrange. Le hasard est parfois si… normal ! J’avais justement choisi de passer mes vacances dans l’Hérault, juste à coté de chez elle. Sans calcul, ni rien. M. voulait visiter cette région de France. Audine et moi avions prévu de nous voir, et puis, tu sais comment c’est, parfois, on loupe bêtement les occasions qui nous sont offertes, on laisse glisser. Alors on ne s’est pas appelés dans un premier temps. Le lendemain elle partait pour Paris et quand j’ai reçu le coup de fil de France, m’annonçant la nouvelle, j’ai eu un réflexe, un réflexe de bête prise dans le froid. Et j’ai appelé Audine. In extremis. Oui, il faisait froid, malgré la canicule. Le hasard, comme il fait les choses, c’est parfois troublant, presque difficile à supporter parce que difficile à comprendre… Enfin, c’était bien ce diner. Ce fut apaisant. Nous avons parlé de toi, pas que... bien entendu, mais nous avons évoqué des souvenirs, des impressions, des ressentis, nous avons tenté de percer quelques mystères et nous avons ri, parce que c’était mieux que de pleurer. Et nous nous sommes séparés après minuit, je ne sais plus, ma mémoire me dit qu’il était peut-être quelque chose comme 2h du matin. Je ne sais pas ce que sont devenus nos mots de ce soir là, s’ils se sont évanouis aussitôt, si le silence de la nuit a fini par les dévorer un à un, ou s’ils ont pu t’atteindre, pour t’apaiser un peu, toi aussi.

Je me souviens d’un autre repas qui nous a réunis tous les trois. Je me souviens que c’était chez moi, un déjeuner, et je me souviens que c’était bien. Particulièrement bien. Tous les trois, on se connait depuis quoi ?, cinq ans au bas mot ?, c'est rien cinq ans, j’ai pourtant l’impression que vous êtes de vieux amis d’enfance. C’est complètement con d’écrire cela mais je ne vais pas me gêner : la vie est étrange et les hasards semblent parfois anormalement normaux, comme si quelque chose était tracé, un chemin pour vous, à partager avec d'autres, d'autres que vous aimez presque instantanément.

Je me souviens aussi que c’est toi qui m’as proposé d’entrer dans ce groupe de blogueurs qui s’appelle le Z Band (du nom de l’un d’entre eux). Il s’agissait de poster un billet par trimestre en commun. Typiquement le genre d’idées faites pour te plaire. Alors, j’ai pondu ce texte sur le machin Tijuana de Mingus, et quelques autres, même si tu le sais, j’ai un coté dilettante qui me fait toujours osciller entre le lien et l’absence. Tu ne me l’as jamais reproché, tu aurais pu, je me demande même si tu n’aurais pas dû ! Mais c’est une autre histoire.

Dimanche, tes amis du Z Band ont publié chacun un texte pour te rendre hommage. J’en ai lu quelques uns. Ils t’ont envoyé un disque. J’aimerais pouvoir le faire. Physiquement je veux dire, lancer des galettes vers le ciel et imaginer que tu les dépiautes et que tu fasses tourbillonner leurs microsillons juste avec l'ongle de ton index. Mais tu vois, je suis en retard. On est mercredi. Je ne suis pas parvenu à trouver le bon bout par lequel entamer ce billet ! C'est idiot ; ça ne s'est pas amélioré, je suis complètement hors sujet, mais bon, j'y viens...

Le hasard (encore) fait que je voulais te parler d’un disque à mon retour de vacances. Alors, je vais faire ça. Ce n’est pas grand-chose, un petit truc que j’ai découvert comme ça. C’est un vieux projet du claviériste américain (mais né de parents portoricains) Eddie Palmieri qui date du milieu des années 70. Un truc caliente, comme on dit à Brooklyn, très sale. Bâtard. Le Harlem River Drive, ça s’appelle. Un truc de métèques, tu t'en doutes, pour danser sourcils froncés, se frotter les parties au cul de quelques femelles pas farouches, pour suer sang et eau, jusqu’à plus d’heures. Dans ce disque, on se paume un peu, on ne sait plus bien ce qui est latin, africain, new-yorkais. C’est l'enfant un peu dingue d’une sorte de partouze pleine de rire et de fureur. Merde, comme j’aurais aimé que t’écoutes ça, même pour me dire que tu n’aimes pas. Juste pour qu’on en discute, comme on a pu discuter des heures entières, de vive voix ou par voie électronique, avec délice, voracité, de Joe Henderson, de Kenny Dorham ou de ce satané Tommy Flanagan !

Ce billet est informe et je ne sais même pas comment le conclure. Il n’est finalement adressé qu’à toi. Je pourrais terminer par un souhait peut-être ? Pourquoi pas ! Je te souhaite alors, où que tu sois, d’accéder à la connaissance pure, je te souhaite d’être devenu une sorte d’encyclopédie miraculeuse de sons, d’idées, de joie, de mots. J’espère que tu te trouves désormais au confluent de tous les sons, de toutes les notes, de tous les rires. Et que tu peux paradoxalement encore profiter de ces dons qui sont si beaux chez l'homme (et qui étaient si manifestes chez toi) : la curiosité et l'émerveillement. J’espère que tu peux voir de tes yeux Bird et Trane, et d’autres, et que tu leur dis qu’un petit rital gouailleux aux cheveux gras les vénère tout autant. En attendant nos retrouvailles.





Les autres hommages :


Mysteriojazz : Billie Holiday
Maître Chronique : John Coltrane & Johnny Hartman
Belette : Night and The City, Charlie Haden
Jazz à Paris : Aretha Franklin
Jazz Frisson : Un passant de Gilles Vigneault par Karen Young
Ptilou's Blog : Michael Blake
La Pie blésoise : Live à Fip, Hadouk Trio
Z et le Jazz : Karma Pharoah Sanders

8 commentaires:

  1. Ce que tu écris et touchant, tu te dis hors sujet ? Puffff, je m'en voulais en me disant que je ne parlais pas assez de François, bien que je venais tout juste de lui rendre hommage quelques jours avant.
    C'est pas mal ce truc d'Eddie, et effectivement remplis d'influences de tous les cotés !
    T'en penses quoi, moi je pense que François aurait aimé ce mélange culturel, ouvert comme il était ;-)

    Sympathie Dorhram

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  2. Cette lettre ouverte à lui adressée paraît bien refléter cette stupeur, toi qui le connaissais.

    "la vie est étrange et les hasards semblent parfois anormalement normaux" ... continue d'écrire des phrases comme celle là.
    Amitiés
    Guy

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  3. J'espère que tu trouveras d'autres occasions moins tristes pour alimenter ce blog, que j'ai toujours plaisir à lire.
    Je suis, moi aussi, tombé par hasard sur ce disque, il y a un an ou deux. Il est superbe, plus afro-beat que latin. J'ai fouillé ensuite dans la discographie d'Eddie Palmieri, mais je n'ai rien trouvé d'aussi fort.

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  4. Ce que tu dis palpite de vie et d'émotion. J'avais vu Eddie Palmieri il y a longtemps à Marciac, belle musique.

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  5. Z,

    oui, je pense qu'il aurait bien aimé ça. François avait un coté très intransigeant et il aimait les arts également intransigeants. Alors, ce coté un peu furieux, chaud, très sexué du Harlem River Drive l'aurait, je pense, ravi.

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    Guy,
    merci.

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    Bill,

    oui, c'est vrai qu'il y a une trame afro-beat très forte. Je ne sais d'ailleurs pas trop bien d'où ça peut venir. Le mix est difficile à relier.

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    Mtislav,

    Au festival ?

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  6. Ton billet est super, rien d'autre à ajouter.

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  7. J'ajoute à ce que dit Balmeyer que ton billet est particulièrement émouvant... toute cette sensibilité...tout ton coeur dans ces mots...
    Amicalement

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