mercredi 18 mars 2009

Chassés-croisés



En ce soir de janvier 2007, le New Morning est blindé. Chris Potter, Craig Taborn, Adam Rogers et Nate Smith vont jouer devant un parterre presque conquis d’avance. A chaque concert du quartet, les avis sont unanimes : du son, tant de nerf, du swing, du groove, toutes notes au vent. Les chanceux qui ont un jour vu Chris Potter sur scène ont toujours la gorge pleine de mots, ils font ensuite bruire leurs saines rumeurs. D’un concert annuel, en ce haut lieu du jazz parisien, ils font un événement. Et ils ont raison. C’en est un, un beau jour, on se rendra compte à quel point…

Ce soir là, quand Potter s’avance sur la scène, que ces musiciens derrière lui tripotent leurs câbles, leurs potentiomètres, tendent l’oreille pour entendre le léger souffle grisant qui expire de leurs amplis, il le fait comme sur des œufs, en s’excusant presque. Il dit que ce soir, ils vont jouer des trucs nouveaux pour l’enregistrement d’un concert au Village Vanguard. « Et, pense-t-on, c’est pas bien le New Morning ? On est pas assez biens pour mériter l’enregistrement, nous autres ? ». Et puis, on sait en soi que l’on dit ça parce qu’on n'aime pas tant la nouveauté que ça, enfin l'inconnu j'entends ; oui, les terrains inconnus font peur. A vous comme aux autres, faut pas se mentir. On préfère découvrir au chaud, chez soi, prendre le temps d’apprivoiser, chez soi, on peut revenir en arrière, aller en avant. Mais où on va là ! Chris Potter seul peut se permettre un truc pareil, en d’autres temps, on en a sifflé des génies, des Trane, des Cannonball Adderley, pour moins que ça.

Ce soir là, le groupe est en quête. Potter lui-même, martyrise l'anche de son saxophone, déglingue les touches de son instrument, cherche, fouille, creuse, défriche. Il essaie ses trucs nouveaux. Son jeu d’habitude si agile, si chaud, est devenu quasi-froid, opaque, rêche, presque colérique. Il y a des moments de beauté pure, lorsqu’il improvise sur « Togo » par exemple, mais c’est comme si cette beauté sonnait un peu creux, comme si cette quête insatiable, inquiète, urgente parasitait son jeu au point de le vider de sa substance. C’est une beauté vide, une beauté qui vous prend par surprise.

Derrière lui, le guitariste Adam Rogers, cherche encore davantage, puise plus loin. Les compositions ne sont pas de lui, et il lui faut tout apprivoiser, comme dans un foutu zoo, les zèbres, les éléphants, les lions et les ratons laveurs. Certaines de ses phrases semblent absurdes. Trop complexes, trop réfléchies, soucieuses. La musique le dompte davantage qu’il ne la dompte. On sent le tigre qu’il y a sous le capot, on ne l’entend pas rugir, il miaule, oui, c’est un miaulement féroce, mais un miaulement quand même. Ce gars, se dit-on, est malgré tout un musicien fantastique. Il n’attend juste qu’un petit peu de folie pour emporter l’ensemble et le porter simplement sur ses épaules de déménageur. Cheveux bouclés, mi-longs, attachées derrières sa tête ; le guitariste semble studieux, appliqué, bon élève. Il sème des notes comme un poucet dispendieux ; on se paume tout autant, poings serrés parfois pleins d’ennui, du sable entre les doigts agglomérés sur la peau de nos mains au contact de la sueur.

La finalité de tout ça, c’est que c’est un privilège total, ultime d’assister à ça. C’est inégal, chiant parfois, puis à d’autres moments, ça vous pique la nuque et vous souffle l’oreille. Ça vous emmène de découvertes en découvertes, il arrive qu’on remue le cul qu’on a posé sur sa chaise et qu’on s’agace, qu’on s’impatiente, on s’apprête à se lever et une flopée de notes tellement bien trouvées que c’en est écoeurant vous renversent comme si vous n’étiez qu’une petite feuille d’automne toute écrasée merdique !

C’est un mois plus tard que le quartet enregistre son live au Village Vanguard, à New York. Le même matériau a été travaillé chaque soir qui a précédé. La trame est encore belle, sans une trace d'usure. Et, dès la première note, on entend que tous avancent désormais en terrains connus. Ils en connaissent le moindre cassis, le moindre dos d’âne, ils ne s’y cassent plus les reins, n’y brisent plus leurs élans, ils voyagent dedans. Potter a ce son qui ferait les morts se lever, cette impudeur géniale qui vous fait croire que tout est possible et puis la note d’après vous fait penser : « comment est-ce possible, où est-ce que ce type s’arrête, où sont ces limites ? » Ce n’est pas tant la complexité des compositions. En réalité, il s’agit d’un jazz simple, parfois simple comme une chanson. Les thèmes sont parfois criants de beauté, enfantins, et puis soudainement déconstruits, mis à l’envers.

Adam Rogers, le paumé d’hier, a du feu dans les doigts en ce soir de février. A l’unisson de son leader, il porte une musique simple, mue par le seul bonheur de l’improvisation. Pas d’économie, pas de mots susurrés dans l’oreille d’un public de croisière. Les notes défilent, elles ne se plient pas aux humeurs, aux territoires, à la couleur des sols et des influences, elles sont accélérateurs de particules, elles vous font passer du coq à l’âne, lumineuses, contrastées, écarlates puis sombres, blanches puis vénéneuses. Sur « Train », l’osmose est totale, incrédule, on ne croit pas vraiment ce que l’on entend. Sur « Viva Las Vilnius », on pleurerait presque et « Pop Tune #1 », c’est proprement le miracle. Une improvisation d’une patience presque anormale, d’une douceur presque raffinée. Tenez-vous bien, il y a quelque chose de sucré là-dedans, qui suinte de ces cordes de guitare, de sucré comme un cocktail plein de couleurs, ceux avec des palmiers dessus, c’est presque un machin sur lequel vous pourriez enlacer une femme ou un homme de passage, ceux qui ne comptent qu’à cause des couleurs de l’été. Mais on s’en branle, ça vous emporte, les mecs du village vanguard sont blackboulés, on entend leurs soupirs, leurs cris, on devine les grimaces qui déforment leurs visages, le va et vient qui agite leur corps, leurs petites lèvres rouges mangées. Trop bon, tu vois, trop bon ! Et le témoin est donné à Potter qui fait autre chose, tout autre chose, autre chose, toujours autre chose.

Les amis, chacun sa couleur. En deux soirs, Adam Rogers m’a fait passer de la circonspection affichée à l’adhésion aveugle. Comme le dit le titre de cette galette fabuleuse pleine comme un coffre aux trésors, il est le général béton qui me fait mousse 1ère classe mutique, qui pas après pas, heureux, me montre la ligne rouge qu'il me faut suivre.


Le myspace d’Adam Rogers

écouter Adam Rogers sur le Live au Vliiage VanguardLien

Ce billet s'inscrit dans un projet du désormais célèbre Z-band,
collectif à géométrie variable regroupant des bloggeurs timbrés de jazz. 
Nous avons choisi de parler cette fois-ci d'un guitariste de jazz qui nous tient à coeur.
 Cette édition pourrait avoir comme titre "Cordes et âmes". Ou « Doigts Divins », héhé !Lien
Lien
Voici les autres contributions à lire absolument (ce que je vais m'empresser de faire, d'ailleurs) :

Doudourou sur Lionel Loueke
Maitre chronique sur John Mc Laughlin
Jazz O centre sur John Scofield

Mysterio jazz sur Gabor Szabo
Ptilou's blog sur Mike Stern
Jipes Mood sur Charlie Hunter
Bien culturel sur Manu Codjia

Jazz Frissons : Kurt Rosenwinkel

Native Dancer sur Marc Ribot

Noctanbule jazz sur Barney Kessel 

Z et le jazz, quant à lui, a fait une belle table des matières illustrée!

8 commentaires:

  1. Ton texte est un régal et suffit, bien sûr à mon bonheur. Mais, pour se faire une idée de l'artiste, un extrait musical ou vidéo serait le bienvenu.

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  2. Bill, on peut entendre sur le lecteur deezer (billet précédent), tout le disque live de Chris Potter sur lequel il s'ébroue...

    il y a aussi le lien sur son my space avec tout un tas de morceaux en leader...

    Les vidéos elles n'étaient pas vraiment de super qualité...

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  3. Oops, what an ass ! Ebloui par le texte, je n'ai pas vu les liens en noir !

    Après écoute : superbe musique, autant Potter que Rogers. Quand à Taborn, il est toujours parfait !

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  4. Immense!
    Grand!
    Et si émouvant texte.

    Quand on pense que l'on peut encore entendre Boulez dire à France Cul, que le jazz, moouif, bof, ok, à la rigueur, tandis qu'on "boit un coktail".

    Le jazz, c'est la vrai musique de recherche de notre temps.
    Le rock, ce n'est plus que de la variétoche.

    Ces types, potter, Taborn, Rodgers et les autres -
    devrait êtres payés comme chercheurs
    - mais à la limite,
    ils sont sûrement mieux payés comme musicos! au prix où est la recherche! -

    Ce sont des chercheurs en forage intérieur,
    des chercheurs de pépites d'âmes,
    de filons de beautés en eau trouble.

    J'ai réécouter le disque aujourd'hui.
    J'ai été frappé par "Arjuna",
    dans lequel tous les musiciens entrent en co-fusion dans une sorte de vortex à haute énergie.

    Mais ce disque crépite de beauté à chaque plages.

    Je ne peux que te recommander à nouveau de jeter une oreille à Dave Binney,
    dont deux enregistrements (au moins) emploient A. Rodgers :`
    "South" et "Welcome to Life" qui devraient beaucoup te plaire.

    VIVA LOS Z BANDOS!

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  5. @ Dorham : J'ai ce Chris Potter live, c'est un excellent album, mais j'avoue ne pas avoir autant été intéressée par le guitariste de la bande. Sinon, joli texte, très subjectivement ciselé. J'adore "le miaulement féroce du tigre", je la replacerai, celle-là :-)

    @Roudodoudourou : Boulez s'est pris une claque récemment, puisque "son" Ensemble Intercontemporain a joué, avec succès semble-t-il, avec un improvisateur jazz. Pas le plus mauvais il faut dire, puisque c'était Dave Liebman ! Excellente interview à lire sur le blog de Pfeiffer.

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  6. A la lecture des commentaires, j’ai décidé de bénéficier d’une petite écoute avant de venir causer et ce, même si je connais bien cet excellent disque !
    Comme Roud, j'ai un faible pour "Arjuna", ça tourne du feu de dieux ce truc !
    Adam Rogers, fait partie de ces types qui sont musicien avant d’être jazzmen, ça s'entend, quant il décide de sonner blues sur un solo ben c'est assez personnel.
    Sans renier le talent de ce musicien, excellent d’ailleurs, je pense que l’ensemble de la formation se porte, et l’interaction qui règne entre eux, leur fait atteindre des sommets.
    A mon sens, c’est l’absence de bassiste qui donne ici, à chaque musicien du groupe, un nouvel espace de liberté, un espace qui leur permet de se construire autrement, chacun, pouvant de son coté, s’impliquer dans un schéma obsessionnel et répétitif du fait de l’absence de bassiste.
    La géométrie de la formation devient free et l’ouverture tant rythmique qu’harmonique est considérable. A partir de là, chacun est un peu comme sur un terrain vierge à défricher, à découvrir, à occuper, et ça s’entend tout au long du disque.

    Comme toujours tu nous offres un bien beau texte, bravo !

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  7. Bill,

    oh, pas de souci...

    ---

    Roud,

    Tu résumes tout cela à la perfection et Dave Binney, c'est noté, j'ai d'ailleurs depuis quelque temps commencé à me rancardé...

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    La pie,

    merci de ton mot.

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    Le Z,

    merci, j'ai vraiment un faible pour "Train" et "Viva Las Vilnius". deux morceaux très transcendants, très emportés. Tu as raison de dire que l'empathie des musiciens y est pour beaucoup. C'est indéniable.

    D'ailleurs, cette approche free est rare, parce qu'elle garde un vrai fondement mélodique, quelque chose qui finit par être hypnotique. c'est du "free" pour tous en somme :)

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  8. Hört sich interessant an. Woher hast du diese Informationen?
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