jeudi 5 février 2009

Jug in Jug



Sur l’échiquier, rares sont les pièces encore vivantes. Le champ de bataille est morne, gris et froid. Clarence qui faisait les cent pas se penche désormais au-dessus la table, bouchant la vue des deux adversaires. Il fait gigoter sa tête en diagonale, si bien qu’on ne sait pas s’il fait un oui, ou une sorte alambiquée de non. Il dit : « Jug(1), tu vas te faire voler ta Reine ». Jug, sans lever ses yeux plissés de siamois nègre, répond en mâchant tous ses mots : « Ma reine, personne n’y touche ». Autour des joueurs, c’est toujours le même foutoir. Des avisés qui viennent vous raconter comment la partie va se dérouler, des conards-baudruches qui soulèvent des haltères quelques mètres plus loin, ou qui se tractent la carcasse sur une barre de fer suspendue toute rouillée, d’autres qui tapent le carton en beuglant à chaque donne. Quel cirque ! Les plus paumés tournent en rond sans savoir pourquoi, ni si la notion de cheminement a encore une quelconque signification dans un espace aussi réduit.

Jug a atterri ici parce qu’il s’est fait serrer pour possession de came. C'est déjà son deuxième voyage et il est plus long que le premier. Les stups aiment bien agrafer une célébrité de temps en temps, on leur file des primes pour ça. Des flics sont même spécialisés là dedans. La Brigade des Stups pour jazzmen camés à mort. Ces types là, toute l’année, ils filent le train de types comme Bird, ou Jug, ou de petit pervers cireux dans le genre de Mel Tormé. Ça fait de la réclame pour leur service, histoire que le péquin de base soit convaincu de son utilité. Ça clignote sur l'écran d'information du cinéma du bas de la rue de l'Amérique Moyenne, ça marche comme ça. Bird en menottes, caleçon et marcel au saut du plumard, trogne blafarde d'héroïnomane pris la main dans le sac. En contrepartie, l’ironie pourrait-on dire, c’est qu’à l’intérieur des murs de cette taule, encore plus de came circule qu’à l’extérieur. Et de mains en mains. Les petits dealers minables de rue deviennent de véritables nababs ici, leur marché fait florès. La came n’est pas tout ce qu’il y a de plus propre, c'est certain, elle vous bouche même les artères, ou vous fait souffrir de problèmes respiratoires, mais le revers doré de sa médaille grignotée par l'usure du temps vous permet d’abattre les murs de ces cellules. Ici, ça a une signification. En fait, la came, ce n’est pas un problème. Les matons s’en branlent que les encloisonnés se fassent des ailes imaginaires, ça n'est pas leurs affaires, z’ont d’autres chats à fouetter ; si cette troupe de réprouvés se dézingue le réseau véineux à coups de psychotropes. Ce qui l’est davantage, c’est de trouver le moyen de se dégoter des seringues, et de les planquer là où personne ne viendra vous les enlever. Parce qu’une seringue, ça peut vous servir à vous faire décoller certes, mais aussi à planter le front de votre voisin de cellule, ou d’un mec dont la gueule ne vous revient pas. Mais pour ça, on s’arrange. Pour un peu d’héro, on s’arrange toujours.

Jug, ici depuis sept petites années, s'arrange très bien lui aussi, merci pour lui. On ne se souvient plus vraiment quel est l’origine de ce surnom : Jug. On raconte qu’on l’appelle comme ça depuis très longtemps, tout le monde s’accorde là-dessus. Un avatar du passé. Le jeune Gene Ammons aurait écrasé une cruche sur la gueule d’un type dans une rixe quelconque, disent certains. D'autres font voyager Gene de l’autre coté du miroir. Quelqu’un aurait tenté de l’assommer avec une cruche, elle se serait brisée en milles morceaux, sans qu’il ne bronche, ou qu’une goutte de sang ne verse de son crâne. D’autres gars encore affirment étonnés qu'on pose la question que c’est là le surnom de tout honnête poivrot qui se respecte. Rares sont ceux en revanche qui prétendent que la résonance de son sax donne l’impression que Gene joue au fond d’une cruche (n'importe quoi). Les plus avisés vous raconteront plutôt ceci (ces mecs là savent de quoi il retourne) : dans la rue, mecqueton, le surnom qu’on te donne vient de la chose immédiate à laquelle on pense en reluquant ton allure, faut que ce soit immédiat. Quand tu regardes, Jug, et sa silhouette pataude, en goutte d’huile, ses grosses hanches, son gros cul et son bide de carnassier fainéant, tu ne vois que ça : une bonne grosse cruche. Vous conviendrez que cette dernière version est beaucoup moins fendard que celle qui nous permet d’imaginer Gene Ammons recouvert de vinasse, les cheveux pleins de débris de céramique, yeux écarquillés, pendant que tous les mecs du bar se gondolent en envoyant leurs coudes dans les cotes du voisin. Mais c'est sans doute la version la plus proche de la vérité.

10 ans. Voilà. Quand le juge a prononcé la sentence en insistant sur chaque mot, Jug a chancelé pour de bon. Le temps des Boss du ténor était flanqué par terre. Sonny(2) pouvait se chercher un autre compère. On allait mettre le lion en cages. Chaque jour, Jug reçoit des nouvelles. Des nouvelles de gusses qui font avancer l’histoire sans lui. Ils jouent vite, ils jouent nerveux, ils jouent sens dessus dessous, ils jouent en envoyant tout se faire foutre, ils jouent « free ». Des gars qui sortent de l’université, qui sont pleins de combats, de luttes, qu’ont des causes plein la bouche. Jug, lui, est doté d’une existence qui n’est que lutte permanente, il sait ce que c’est, il n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs. Et puis, de toute façon, en guise de bâtons dans les roues, on a coupé ses deux jambes. Jug prétend qu’il s’en fout, de ne pas jouer, de ne pas souffler, de ne pas parader sur la scène de clubs mal famés, de soulever de rondouillardes pépées dans les airs. S’il était encore là, il les ignorerait ces mecs qui jouent vite et rien (ou tout à la fois), il ferait comme au temps des Boss Ténors. De lents blues, à jouer d’un souffle profond, bien musculeux. Ce serait rond, ce serait chaud, ce serait duveteux, ça couperait la chique de Sonny.

Pendant ce temps là, la Reine a valsé dans l’escarcelle de ce pignouf, et Jug a envoyé son fou récupérer celle du camp adverse. Il reluque comme un malade son propre pion qui n’est qu’à deux cases de la Terre Promise et le pauvre cavalier ennemi, seul et trop loin pour empêcher l’inéluctable. Il se retourne vers Clarence et dit : « Tu vois Clarence, bientôt j’aurai deux Reines pour moi tout seul ». Puis il soupire. Les années 60 vont crever. Il en aura passé les trois-quarts ici. Demain, on étudie sa demande de liberté conditionnelle. L'avocat dit que ça se présente bien. Jug éclate d’un rire tonitruant en alignant devant lui deux belles Reines bien dodues : « Jug est de retour ».

Notes

(1) "Jug" signifie "cruche" ou "pichet" ; en argot, il désigne la prison.

(2) Sonny Stitt, musicien de jazz (saxs ténor et alto), fidèle compère de Gene Ammons, tout aussi adepte que lui des substances illicites.

écouter Gene Ammons & Sonny Stitt
photo

12 commentaires:

  1. Très bon, comme d'hab. La classe, quoi. Et qu'est-ce qu'il est devenu, jug ?

    RépondreSupprimer
  2. Gene Ammons est sorti de taule en 69. Il a continué à jouer, à enregistrer, à forger le son qui deviendra celui de tout Chicago (School of Chicago). Il est mort en 74 d'un cancer.

    Et...merci de ton mot :)

    RépondreSupprimer
  3. Putain... excuse-moi de me laisser aller, mais ça c'est du texte ! T'aurais parlé d'Yvette Horner, tu m'aurais scotché tout autant... Chapeau !

    RépondreSupprimer
  4. Putain,

    c'est un commentaire qui fait plaisir Bill :)

    RépondreSupprimer
  5. Cela dit, pour Yvette, je ne suis pas sûr d'être encore prêt...

    RépondreSupprimer
  6. Ouah superbe!

    Tu sais, tu devrais écrire, toi ;-)
    J'adore ce texte centré sur le prison avec des troué vers le passé.
    C'est très maîtrisé.

    Et je me dis que je devrais plus écouter ce Jug...

    RépondreSupprimer
  7. Hé!
    On dirait que sur Deezer ils ont quasi tout Gene Ammons!

    ... ça pour une surprise!

    RépondreSupprimer
  8. (écoutant Gene Ammons sur Deezer)
    Putain!
    les gars de cette époque n'en finissaient plus de remacher la musique de Parker,
    de s'affronter avec cette langue-là,
    de retripatouiller tout ça.
    Et après, comme tu le dis,
    c'est Coltrane qui leur à déboulé dessus.
    Mais visiblement Ammons n'en a pas du tout été affecté...

    RépondreSupprimer
  9. Alors merci merci merci. Pour l'écriture, je vais essayer d'y réfléchir :)

    Oui, dis, j'ai vu que sur deezer, ils ont de la matière sur Ammons (en revanche, sur You tube, y a pas beaucoupo de vidéos de lui), mais plus généralement, je constate que Deezer a considérablement augmenté son offre, on trouve vraiment plein de jazz (ce qui n'était pas le cas il y a peu).

    Héhé, ouais, Ammons est vraiment un résistant, il a tracé sa route, sans tenir compte en effet du free ou de l'éclatement de la forme. C'est sagesse de na pas voir suivi Trane finalement, qui pouvait vraiment le suivre ? Il a toujours joué son bop avec la même fougue, la même hargne et la même énergie. A peine a-t-il infléchi un peu ses humeurs pendant la période funk.

    C'est les mecs de Chicago ça, lui, Von Freeman. Cette ville doit avoir quelque chose de magique, un micro-climat qui fait les hommes d'une certaine trempe.

    RépondreSupprimer
  10. En même temps, je pense à Art Pepper,
    c'est très impressionnant le tournant qu'il a prit après Trane, ce changement presque total de fond en comble... c'est courageux aussi de ne pas faire comme si rien ne s'était passé..

    Pour ce qui est de "penser à écrire", je te charrie, bien sûr!

    RépondreSupprimer
  11. Ben, je me doutais que tu me charriais...héhé !
    Tout le monde sait que je suis déjà une plume reconnue (dans mon quartier :)))

    Art Pepper, ah, j'aimerais bien que tu me conseilles des trucs, je connais surtout les débuts du gusse. En même temps, Pepper, c'est un aventureux de nature, un écorché, pas le genre bonhomme que Ammons.

    Moi, je pensais à Lee Morgan qui a essayé de violenter son hard bop pour le "libérer", il s'est paulmé là dedans. Monk ? La vague free l'a tellement obsédé que ça l'a tétanisé pour de bon...

    Cette période a beaucoup brulé de musiciens. Miles le survivant a surfé là dessus comme un ado en pleine montée de sucre...
    Et mon gars Joe Henderson a fait de merveilleux disques chez Riverside...

    RépondreSupprimer
  12. Il est très grand, alors, ton quartier!!

    ART PEPPER, sa seconde esthétique, on la trouve très bien dans les album "Living Legend" le disque de son comme back des seventies, et dans "The Trip".
    Les fans se délecte d'un "Live at the Village Vanguard"de 1977 de feu et de transe, accompagné par Mraz, Georges Cables et Elvin Jones (accompagnement classieux et efficace). Le soucis c'est que c'est un coffret d'une douzaine de CD, pas à la portée de touts les bourses, et dont tous les CD ne sont pas d'égales valeur - notre homme s'épuise sur la fin, je trouve...-
    Mais on les trouve à l'unité sur Price Minister :
    http://www.amazon.com/Friday-Night-at-Village-Vanguard/dp/B000000YWL/ref=sr_1_2?ie=UTF8&qid=1234514208&sr=1-2

    A conseiller aussi "Live at Donte's", enregistré entre deux passages en tôle, en 1968 :
    http://www.amazon.com/Live-Dontes-1968-Art-Pepper/dp/B0002ITB0A/ref=sr_1_2?ie=UTF8&s=music&qid=1234514521&sr=1-2

    Par contre, sur Deezer, que pouic concernant Art "red hot chili" Pepper :(

    A mon avis, Monk n'a jamais joué de be-bop ou de hard bop ou de free, ou de la fusion il n'a toujours joué que du Monk, et il ne demandait qu'à continuer.
    Ces ces #!§°*!/#! de managers et autre commerciaux qui ont voulu lui faire jouer des truc à la mode, plus funky ou des tubes des Beatles.
    Alors il a préféré se devenir fou.

    Ah oui, Joe Henderson!...

    RépondreSupprimer