mardi 20 janvier 2009

Psaumes du temps qui passe


Il arrive parfois que la musique vous donne le sentiment d’être privilégié. Le sentiment qu’elle ne parle qu’à vous. Vous savez pertinemment qu’il s’agit d’un sentiment déraisonnable mais vous vous y laissez choir, sourire béat collé aux lèvres. Vous écoutez, vous entendez, des notes qui vous semblent d’une fluidité presque anormale. Apeuré, inquiet, vous cherchez en vain quelques excès, quelques fautes de goût, un arrangement mal fichu ici, un thème mal ficelé là, mais vous ne trouvez rien, cette musique creuse en vous, déterre vos émotions et les dispose à terre, à vos pieds ; c’est l’harmonie parfaite, vous semble-t-il.

Ces voix pourtant, que David El-Malek est allé rechercher du fond des âges, pour Music From Source, aux racines même d’un judaïsme vieux de 4 millénaires, retranscrites en songe des dix années d’enfance que le musicien a passé en Israël, vous semblent universelles. Elles parlent à l’homme qui sommeille en vous, comme à celui d’autrefois, elles réconcilient l’inné et l’acquis, boutant ce débat d’idiot comme un fétu de paille. 10 ans, c’est aussi ce qu’il a fallu à El-Malek pour aller au bout de ses pensées, 10 ans d’aventure à relire les vieilles écritures, à en méditer leur sens parfois abscons, à répéter, à psalmodier les pieds boursouflés de cornes, en ascète d’un désert imaginaire, à construire un répertoire. Retournant l'écho et la rumeur de temples ensevelis, de tribus égarées, de monarques fantasmés dont les gloires sont évaporées, d’un peuple toujours debout, malgré son Histoire glacée, qui baigne à jamais dans le sang du monde. Cette musique vient d’une source rare et vive qui promet de ne jamais se tarir.

Folklore, pense-t-on. Vieux folklore qui détruit la création ! Voilà le point d’achoppement. On attend le bruit débile de vieux tambours en cartons, les airs stupides de danses païennes (ou imaginées comme telles), ils ne viennent pas, les mélodies se déroulent, arrangées à la perfection, dans une sorte de silence respectueux. Rares sont les œuvres qui susurrent leur message, vous parlent, et renvoient à elles-mêmes, rares sont les œuvres qui dialoguent autant à l’autre qu’en elles-mêmes. Sans une seule note de piano, les cuivres unis sonnent la gloire de cette vieille Alliance. Leurs beautés mélancoliques et méditatives offrent l’écrin de ce disque. Le jeu d’El-Malek, virtuose, cherche par quel bout prendre l’univers (comme d'autres en leur temps), offre une réflexion-éclair, irrépressible, la possibilité d'un voyage, d'une beauté sincère.

Est-ce là l'expression de la nostalgie d’un temps que l’on regrette : dix années idéalisées qui évoquent le déracinement et la perte ? Est-ce là le témoignage vibrant d’un peuple auquel le musicien voudrait rendre hommage, malgré la confuse idée que l’on doit nécessairement s’en faire ? Qui pourrait dire ce qu'étaient ces vieux hommes qui découvraient le ciel au-dessus de leur tête et tentaient d’en déchiffrer l’origine, calculaient avec leurs moyens limités la localisation de l' emplacement que l'on avait reservé pour eux dans l’univers ?

Nostalgie ? Non, je ne crois pas. Music From Source est indéniablement une oeuvre importante, au lyrisme poignant, dont les deux grandes voix sont en perpétuel mouvement. Elles témoignent du temps passé, c’est un fait, mais bien plus du temps qui passe, d’un souffle qui ne s’éteint pas, chantant « Le Livre des Rois », « Sion », « Antioche » ou le « Temple de Salomon » (évoquant à la fois la magnificence de sa construction, la tristesse ressentie à l'évocation de sa destruction et la mélancolie de sa persistance dans la mémoire du monde) ; tour à tour bouleversantes, ivres, joyeuses, puissantes, les voix d’El-Malek (ténor et soprano) tournoient, virevoltent, érigent un son unique dans le panorama du jazz français, un monument sans failles, taillé dans le roc de la résistance humaine, rappelant au passage la bouleversante transcendance des Passions ou du songe Coltranien.

Il me faut vous raconter cela maintenant ; le soir du samedi 27 décembre 2008, TSF organise son gala annuel. J'en suis. Le corps droit sur un strapontin branlant. Pour me rassasier de musiciens en pagaille merveilleuse qui viendront jouer à tour de rôle sur la grande scène de l’Olympia. Vers 23h30, David El-Malek et ses amis souffleurs de joie font irruption dans un silence teinté de respect et de recueillement. Après une suspension sourde qui dure une éternité, les premières notes du groupe déchirent une atmosphère studieuse. Elles me renversent presque de mon siège. Je ressens tout de suite une forme d’oppression dans la poitrine. Je regarde à droite, à gauche. L’ensemble joue la mélopée introductive « Les Sept fils d’Hanna », première voix paumée dans le désert, travaux préparatoires au splendide « Antiochus IV », dont la deuxième voix soprano, illuminée, portée, soutenue par l'allure d'une mécanique étonnante de précision, vous gifle comme un vent contraire face auquel il est inutile de lutter (je me sens un peu comme Elie sur sa montagne à la recherche de son Dieu, ne le reconnaissant ni dans la foudre, ni dans la colère des volcans, ni dans le tremblement de terre, mais dans un souffle continu et doux, dont l'on devine cependant la force incommensurable). Certains accents gonflent mes yeux d’émotions diverses, envahissent mon corps comme autant de vibrations fragiles et ténues. C’est fulgurant et pourtant facile, et pourtant pensé, et pourtant construit, en miracle d’édifice. Je ne sais si j’entends là une forme achevée de prière, si El-Malek prie pour nous, ou si c’est moi qui prie, l’écoutant religieusement, les yeux rougis, la bouche peut-être entrouverte. Ou si encore, nos prières se rejoignent, s'unissent, forment un tout et communiquent. Mais cette prière s'interrompt...El-Malek quitte la salle sous une ovation. Flageolant sur mes jambes, je sais qu'il n'y aura pas de rab, pas de supplément, pas de suite à cet unique psaume. C'est peut-être aussi bien comme ça.


Le site de David El-Malek (sur ce site, à la page "projets" figure un très beau texte à propos de Music From Source)

8 commentaires:

  1. Et bien, j'avais déjà envie d'écouter cet album dont je n'ai entendu que du bien mais là je vais y courir. J'avais déjà aimé Fool Time.

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  2. Chronique haut perchée pour un musicien dont la spiritualité est flagrante.
    Cet album, c’est un joyau, et les 10 années de maturité ne sont pas étonnantes, je l’avais entendu l’expliquer sur TSF.
    Aux dires de Pierre de Bethmann, David est un homme très exigeant avec lui même, et autant dire que cette persévérance porte ses fruits.
    Cet album est un voyage permanent, l’écriture y est très colorée et évidemment chargée d’histoire.
    J’aime Music From Source aussi pour sa simplicité, celle de l’évidence, avec un artiste qui n’est pas venu se mettre en avant et nous balancer son bagage musical, mais qui est plutôt venu nous compter l’histoire de sa vie, son histoire.
    L’absence de piano fait décoller ce répertoire très aérien, l’orchestration est originale et je pense que la critique sera, si elle ne l’est pas déjà, à savoir unanime, pour cette création de toute beauté.
    Ton texte porte « Music from Source » avec beaucoup de classe et d'élégance Dhoram alors j’ai envie de te dire, merci pour David El Malek.
    Si tu le souhaite, tu pourras découvrir le morceau qui m’a fait découvrir toute la spiritualité de ce saxophoniste plus que brillant, car il possède ce supplément d’âme qui fait toute la différence.

    http://www.deezer.com/#music/result/all/Pierre%20de%20bethmann%20Alt%C3%A9ration

    Bonne route Dhoram, le chemin s’ouvre à toi.

    Merci pour ce partage.

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  3. Aude,

    tu peux ! cours et vole...

    A Fool Time comporte un extrait de Music From Source.

    ---

    Zzzzzzzzzzzz,

    Merci pour ton mot et le lien. Je connais Pierre avec qui j'ai eu quelques échanges il y a plus de trois ans maintenant (on est presque voisin). Oui, El-Malek est d'une exigence dingue, dans le jeu, dans la forme.

    Une vie dure aussi, un forçat presque qui grattait et allait ensuite se payer trois sets au Duc. Je ne crois pas - en terme de jeu pur - qu'il y ait d'équivalent dans le jazz français. Y a bien des types pêchus, des mecs fulgurants avec un gros son (je pense à Julien Lourau par exemple), mais ce niveau là est bien unique.

    De plus, quand c'est porté par une musique comme ça, qui atteint un si haut degré de spiritualité (on a beaucoup parlé des Africa Brass Sessions de Trane dans la forme, mais finalement, on a oublié de mentionner dans l'esprit le travail que fit Trane sur "A Love Supreme" : c'est une recherche de la transcendance par l'art (et c'est aussi pour ça que je mentionne Les Passions)).

    Son histoire, très particulière, que par pudeur, on préfère sans doute ne révéler qu'en partie, porte naturellement sa musique vers le recueillement, la spiritualité. En ces temps contrariés, c'est bien aussi d'en parler, même à demi-mots.

    En tout cas, l'extrait est béton. J'avoue que je n'étais pas grand fan d'Ilium mais là, oui, là, c'est assez "haut" également.

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  4. Ayé lu!
    J'ai pris mon temps.
    Je ne connais pas encore ce disque, et j'ai hâte de le découvrir.
    En revanche je fréquente "Fool Time" avec grand plaisir.
    Superbe texte...
    que dire?

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  5. Pas le temps ce soir d'aller plus loin que le premier morceau. Mais, putain, ça donne sacrément envie !

    Mon iPod crie famine !!!

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  6. Dorham ne veut plus nous causer... :-(

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  7. Doud,

    mais si...

    Fool Time est super d'ailleurs. C'est à dire que je suis quand même carrément bluffé par El-Malek, plus je l'écoute, plus je me dis qu'on a là quelque chose de vraiment...heu..."haut du panier" en somme.

    Rien qu'en qualité de jeu, on atteint des niveaux proprement ahurissants.

    J'espère que vous aimerez ce disque autant que je l'aime. Qu'il vous touchera autant qu'il m'a touché...

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  8. Dohram,

    Un concert sur mesure pour toi le 4 avril prochain au Sunside !

    David EL MALEK Quartet plays Joe HENDERSON !
    Pierre de Bethmann: Piano
    Gildas Boclé: C.basse
    Franck Agulhon: Batterie

    ;-)

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