dimanche 11 janvier 2009

Tous sur Mingus (Last cha-cha in Tijuana)





Tijuana, ville putassière au nom de cocktail trop sucré vit comprimée entre une frontière boueuse qui la sépare des Etats-Unis, le reste d’un pays qu’elle voudrait oublier et l’Océan Pacifique, bleu, infini, réfractaire ; c’est un indice de sa condition : toute fuite est impossible.

Depuis les années 20, Tijuana s'est spécialisée dans le transit. Et quand je dis transit, je veux bien sûr évoquer cette sorte de transit qui rappelle celui de vos intestins lorsqu’ils sont embouteillés. Les mexicains rêvent d’aller chercher fortune et gloire en frottant leur dos mouillé sur le mur en beau crépi du rêve américain. Les américains fuient leur(s) prohibition(s) et leur puritanisme hypocrite, et viennent écluser au Mexique leurs fantasmes de crapules : picoleurs, fuyards, cavaleurs, michetons, flics véreux ; Tijuana sème comme un politicien démagogue en campagne de douillettes promesses de licence absolue : boire jusqu’à plus d’gorge, se gaver de tortillas en tripotant une forêt de nénés de filles pas farouches pour deux pesos. Imaginez la population. Passeurs, truands, pauvres hères prêts à vider leurs économies de misère pour se noyer dans une rivière marronnasse pleine de remous vicieux, pervers en tous genres, tous passés à la moulinette d’une ville sans sommeil, d’une ville sans Histoire, d’une ville sans lendemain.

Tijuana a même ses bibles, savez-vous : des bandes-dessinées porno dont les intrigues folles mettent inlassablement en scène des bandes d’individus (de tous âges, de tous sexes, de toute origine (ce qui inclut chiens, chats, ânes…)) en chaleur, incapables de réfréner leur soif de cul débridé. Salace, comme on dit. Salace. Vous avez dit « Sale As » ? Ne le dites pas 3 fois, Mingus va rappliquer d’une minute à l’autre pour écrire de sa main sa propre légende. « 20 femmes, 20 paumées du cru dans une soirée se sont empalées sur le Mont Mingus dans je ne sais quel lupanar crasseux de Tijuana ». On ne sait s’il s’agit d’un rêve, d’une réalité exagérée, d’un dérivatif à cette colère qui grossit chaque fois que Ming (une dynastie à lui seul) déglutit et avale un peu de cette amertume qui guide ses pas. « Pour mourir », prétend-t-il. Quel admirable cinglé ce Ming !

Les jazzmen n'échappent pas à la règle ; ils retournent de voyage les bras plus chargé qu'au départ. Sonny a enregistré son "St Thomas" en 1956 ; Le Duke, l'idole contrariée de Ming n'en finit plus de martyriser des notes de musique avec des rythmes d'ailleurs et nous laissera plus tard entre 65 et 70 de merveilleuses "Suites", d'Orient et d'Amérique Latine ; Trane a gravé "Dakar" et "Bahia" et creusera bientôt d'autres sillons, pour inciser le nerf des musiques indiennes.

Mingus lui, revient de Tijuana beurré comme un bus de marins. Il est venu sans bagages, il repart sans oseille. Par quoi commence ton voyage Ming ? Par une impression de malaise ("Dizzy Moods" (un clin d'oeil également au trompettiste Gillespie)). Une nausée à combler. Une sorte de dégoût diffus, mal identifiable. Qui vous donne l'envie d'aller vous faire pendre ailleurs. Un be-bop au ralenti, vert, plein de hoquet, au swing bordélique et vénéneux. Suis-je idiot ? Tout voyage commence donc par d'impérieuses velléités de fuite.

Le premier arrêt est pour la table d'Ysabel ("Ysabel's Table Dance"), Salomé tordue à la voix malsaine, qui fait tourner la tête de tous les échoués du poste-frontière. Dans le bouge, les paupières sont lourdes, la mauvaise tequila tord les boyaux de tout un chacun, les quatre pauvres lumières qui éclairent le troquet tournent allegro au-dessus des têtes. Une reine païenne fait cliqueter ses castagnettes et les sens de Ming, combattant impitoyablement ce flamenco du démon avec 3 cordes raides comme la Justice de contrebasse, retombe dans un bruit mat sur le sol crasseux et mité. Toutes voix résonnant à l'intérieur de son crâne, solistes qui chahutent sans joie, ivres, vicieuses, impétueuses, impies, tentatrices, lascives, corrompues. Combien de Salomé pour Ming ce soir : des centaines ! Pour oublier.

Charlie le facétieux s'extirpe du bar, le regard plein de brumes pas catholiques. L'ours remonte la rue comme tout amerloque d'opérette, sac en bandoulière, plus léger d'un bon quintal de suc. Il est grand temps d'aller charger le mulet ("Tijuana Gift Shop"). La frontière est toujours là, des flics mexicains d'un coté qui regardent les yankees de l'autre, dont le sourire Marlboro semble faire "non non", réglé comme du papier à musique, toutes les dix secondes à peu près. Mingus est en transit. Sa musique aussi. Elle hésite, refile ses humeurs au gré des individus qui font tinter la petite sonnette de l'entrée. Flamencos éreintés et jazz de nuit. Dans l'échoppe, il y a un peu de tout en matière de lie d'humanité. Des flics blancs ont des cadeaux plein les valises, de grands nègres faméliques avalent des trucs et repassent la frontière, des filles qui ont perdu cheveux et dents tendent la main en plissant leurs yeux ; ça peint leur visage d'un insondable masque de douleur.

En ressortant, la rue a perdu des couleurs, toute cette foule paumée déambule, s'entrechoque, les pieds traînent dans la poussière. Des musiciens de rue ("Los Mariachis") dont le boulot consiste à jouer inlassablement comme si de rien n'était, déclinent un air maison pour touristes en mal de pittoresque, une mélodie à se perdre, qui vous reste comme un plat trop lourd, dans les oreilles et sur l'estomac. Il y a un petit groupe ici, juste au coin, plus bas dans la rue il y en a un autre, puis cinq mètres plus loin, encore un, tous ces gars sont vêtus comme autant de cactus de noël, ça vous donnerait presque envie de chialer et d'arrêter tout. Ming continue quand même sa remontée des artères, épaules lourdes, il n'est pas du genre à interrompre une si parfaite dégringolade, quand il croise un alcoolo qui lève sa bouteille pour fêter sa perte, il fait un signe de tête. Les gars de Ming sont à la baguette, sur cette mélodie pour touristes, on perçoit leur veine et leur déveine. Les blues sont identiques, ici et là, les swings aussi, tous sont pareillement beuglés, avec le même désespoir ou la même colère, la même ivresse et la même révolte ; bien malin celui qui parviendrait à les reconnaître ou à identifier leurs parentés. Vin triste, vin joyeux ; c'est toujours la même piquette qui vous arrose et vous mène par le bout du nez.

Le matin est venu comme ça. Sans même cogner quelques petits coups à la porte. Il a déposé sur le seuil les reliquats de la veille ("Flamingo"). Une mélodie douce, aux accents Ellingtoniens, qui vous redépose sur terre. C'est simplement beau. Comme s'il vous fallait encore ça pour comprendre quel grand conducteur d'orchestre est Charles Mingus. Le pire de tous les génies du monde. Mais laissons cela, reprenons. C'est le matin avec une nuit aux oubliettes. Rien n'a changé. Tout est identique. La devanture du troquet d'Ysabel est morte et immobile. L'échoppe de souvenirs est fermée. Un petit écriteau en mauvais anglais mal orthographié pendouille derrière la vitre de la porte d'entrée. A l'intérieur de la vitrine, on distingue une collection pas piquée de petits verres de tequilas sur lesquels un mariachi clignotant comme les deux gros mamelons d'Ysabel ouvre grand les bras. Bienvenidos a Tijuana ! Hasta la vista ! Le transit s'évacue, on retourne d'où l'on vient, les flics yankees plissent les yeux et se satisfont de savoir que cette nuit là, c'est en face que vous venez de l'écluser. Seules ces notes magiques résonnent dans l'écho d'un matin comme les autres, qui comme les autres, commence par une chaleur à crever.

Tout est encore là. Debout, sans sommeil, sans Histoire, sans lendemain.



Charles Mingus - Tijuana Moods
enregistré à New York City les 6 et 18 août 1957.


Personnel :

Charles Mingus : contrebasse
Clarence Shaw : trompette
Jimmy Knepper : trombone
Curtis Porter (Shafi Hadi) : saxophone alto
Bill Tirglia : piano
Danny Richmond : batterie
Frankie Dunlop : percussions
Ysabel Morel : castagnettes
Lonnie Elder : voix





22 commentaires:

  1. Je m'en doutais bien que tu ferais quelques chose de grand avec "Tijuana moods",
    que cette galette stimulerait ta verve polardienne,
    ton goût de la démesure.
    Je ne suis pas déçu!
    On s'y croirait!

    Avoue, t'y a été faire un tour l'autre jour, nan?

    Tijuana c'est bien cette ville que l'on voit dans "La soif du mal" d'Orson Wells?

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  2. Un sacré client, ce Mingus ! Caractère entier mais sans compromis ! très border town en effet...
    Excellente note pour redonner le goût de retrouver cette galette vinylique égarée... courant secventies !

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  3. Tu as su trouver la verve de Mingus (non non, pas de faute de frappe, j'ai bien dit verve !), celle qu'on admire dans "Moins qu'un chien" !

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  4. "Welcome to Tijuana,
    tekila, sexo y marihuana..."
    et c'était déjà comme ça à l'époque Ming'
    Beau texte, qui sort des tripes ;-)

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  5. Ha haaaa...
    C'est pas possible... tu y étais!
    Longtemps j'avais hésité à écouter ce disque (j'avais peur d'entendre un "folklore" trop appuyé).
    Mais Mingus ne serait pas Mingus s'il n'avait pas ce don (et le génie) de transformer la musique en vie.

    Super texte!

    A+

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  6. Roud,

    merci. Je ne sais pas si c'est Tijuana dans le film de Welles. C'est peut-être El Paso... Film bizarroïde qui vous refile aussi le malaise...

    ---

    Ptilou,

    Ah ouais, faut pas que ça se perde...

    ---

    Bill Vesée,

    Faudrait que je relise tiens, ça fait si longtemps...

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    Pie blésoise,

    il paraît qu'aujourd'hui, Tijuana déploie ses efforts pour mener une politique de tourisme plus familiale...tout se perd, faut croire :)

    ---

    Jacquesp,

    "Mingus ne serait pas Mingus s'il n'avait pas ce don (et le génie) de transformer la musique en vie."

    C'est tout à fait vrai. Merci de ton mot et de ta visite.

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  7. "Mingus ne serait pas Mingus s'il n'avait pas ce don (et le génie) de transformer la musique en vie."

    Ou plutôt l'inverse, non?
    transformer la vie en musique?

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  8. Non, moi, je suis d'accord avec Jacques. Les artistes transforment tous la vie en art, mais chez Mingus, c'est son art qui fait naître la vie, qui fait fantasmer, qui ouvre grand les fenêtres des pièces qui sentent le renfermé :)

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  9. Ah oui, OK... c'es vrai que "transformer la vie en musique" c'est un peu banal pour Ming!

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  10. Mingus comme prétexte à une déambulation nocturne dans un Tijuana fantasmé, inventé, recréé, probablement plus vrai que nature.
    Un bien beau voyage.

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  11. Merci Dolphyoo

    il me faut me rattraper car je vois que mon récapitulatif des articles a quelques manques...

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  12. "il me faut me rattraper car je vois que mon récapitulatif des articles a quelques manques..."

    Oui, il y a eu quelques publications tardives, dont celle de Dolphy00 que je te recommande vigoureusement!

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  13. Je suis un peu larguée... je pense au film "Maria pleine de grâce" http://www.ecranlarge.com/movie_review-read-218-7100.php

    la mule qui transporte la drogue, film magnifique !

    Pour le jazz, et autres musiques afro... j'ai vu (et pas encore lu...) l'article de "Télérama" de cette semaine : "Les enfants de Fela", et j'ai pensé à toi.

    Bonne soirée.

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  14. Doud,
    ayé, j'ai lu,
    c'est vrai qu'il est bien ce texte... Merci de me l'avoir recommandé...

    ---

    Lucia,

    Ah Fela...
    Gentleman...

    Le film ? Pas vu çui là...

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  15. Good my frend, can feel the mood
    http://masmouse.blogspot.com

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  16. Dorham,

    Je ne peux que me ranger dans la fille d'attentes, derrière tous ses commentaires élogieux, car oui, fiouuuuuu, quel bel exercice de style que tu nous propose là, une vraie création, qui mets en évidence tout le talent de ta plume des plus créatives !

    C'est vrai, on s'y croirait car au delà du son, tu nous apporte les images !

    Bravo !

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  17. Merci Z,

    ce qui est bien avec le jazz c'est qu'au regard de son histoire ou de son aspect brutal et parfois abstrait, on trouve une formidable matière à fantasmes :)

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  18. Moi j'écoute parfois el mariachi Vargas. J'adore les mariachis. C'est dire à quel point je ne viens pas traîner mes guêtres ici en mélomane (on a les lecteurs qu'on a, tu feras avec !). Je ne suis pas d'accord sur l'air pour touristes en mal de pittoresque. Les mariachis c'est plus que ça, les mariachis font partie de la vie : on les paie dès qu'on veut fêter quelque chose ou déclarer sa flamme. Ils débarquent comme une armée de livreurs de pizzas et entonnent leurs chansons traditionnelles à pleine voix. Ils sont de toutes les bringues. Les gars passent leurs soirées dans la rue à attendre qu'on les sollicite, affublés de leur guitare rafistolée avec du gros scotch. Ils sont pauvres et s'efforcent d'égayer les soirées de ceux qui peuvent s'offrir les services d'une bande de 8-10 musiciens.

    Bon, parlons peu parlons bien, je venais lire un texte sur Tijuana, en tant qu'ex-mexicaine en quelque sorte, et je le trouve très beau. :)

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  19. Ah, mais j'ai beaucoup de respect pour les mariachis aussi. Simplement, c'est comme à Hawaï, quand tu te pointes sur le tarmac, on joue du ukulele en te décorant d'un collier de fleurs ; ça a un coté cheap mais aussi vénéneux. Je ne sais pas bien expliqué ce que je ressens vis à vis de ça alors, je choisis (assumant tout à fait) la formule lapidaire.

    Si tu écoutes le morceau, tu verras que l'air est un peu...un peu provocateur.

    Pour le reste, un grande merci à toi...

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  20. En tout cas les castagnettes et les cuivres, ça déchire :)) (Je suis très contente d'avoir investi dans de bonnes enceintes pour ordi, avec ton blog je vais pouvoir mettre une ambiance à tout casser chez ouam) Excellent ! (je pars en me trémoussant)

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  21. Marie-Georges,

    alors, là, si tu viens et que tu repars avec l'ours Mingus, ça me ravit...

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