mardi 6 janvier 2009

Fièvres abyssales

Les musiciens de jazz ont souvent exploré les rythmes et mélodies caribéennes. Le plus célèbre d’entre eux est bien sûr Sonny Rollins. Mais, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, laissez-moi prendre quelques instants pour vous parler du saxophoniste Jacques Schwarz-Bart.

Un animal curieux pour commencer. Fils d’écrivains, diplômé de Sciences Po, jeune attaché parlementaire au Sénat, alors âgé de 27 ans, cette grande baraque guadeloupéenne envoie tout valser et se consacre à l’exercice des saxophones ténor et soprano. Dans la foulée, alors qu’il ne joue de l’instrument que depuis deux ans, il croise la route de professeurs de la très réputée Berklee School qui l’encouragent vivement à intégrer leur université. Comme tous les mecs écœurants à force d’être doués, il en sort aussi décoré qu’un général soviétique et devient sideman réputé à New-York pour de gros bonnets type Roy Hargrove, Randy Brecker ou encore Chucho Valdès. C’est tout naturellement qu’il choisit de naviguer depuis quelques temps en solo.

En 2006, il enregistre dons Soné-Ka-La, mélange doux-amer du jazz et des rythmes gwoka, à mi-chemin entre douceur caribéenne et acidité des grandes villes. Cette année, Abyss, son second disque a confirmé son accès à la maturité. Virez les marimbas, les calypsos pourraves, vous écoutez une musique de syncopes, une musique aventureuse, dépouillée de tout ce que l’on pourrait considérer comme de mauvais clichés, l’anti-musique-de-cocktail en quelque sorte. Dès les premières notes, on comprend bien qu’il ne s’agit pas de plier la mélodie à ces rythmes d’ailleurs mais bien de déployer un savoir-faire harmonique chargé d’identité, désireux de débarrasser la table de ce folklore bidon qui vous refile de mauvaises nausées d’après réveillon. Ça joue en somme. Fort, rauque, agile, acrobatique. Pan Ga To puis Abyss vous démontrent en ouverture combien l’expérience est équilibrée, combien le son d’un saxophone est une magie de l'absolu. Et puis l’on entend la vieille science du swing derrière ses ambiances de mers bleutées, cette antique connotation blues qui rappelle in fine la mathématique chaude et envoûtante du souffle de Sonny Rollins.

Puis le disque s’emporte. Les rythmes deviennent plus endiablées, plus concis, plus nerveux, plus aboutis. Comme si les premières conquêtes acquises, il s’agissait d’aller plus loin, de faire fructifier la moindre réussite. L’œuvre peut alors se conclure par deux petits miracles suaves, d’une étonnante fluidité. Une figuration des petits matins de nuits enfiévrées (After she left), odeurs encore puissantes de son évanouie présence, bonheur qui s’enfourche et vous fait battre le cœur comme une percussion calme mais prête à s’emballer, chant Gwoka de clôture (Ann Ba Mango La), pour achever la boucle et rejoindre l’enivrant tour d’horizon d’un musicien-île qui vous fait croire, bienheureux, que le voyage est encore possible et que le meilleur est à venir.

On savoure les présences remarquées de la chanteuse Elisabeth Kontomanou, du guitariste John Scofield, du chanteur Guy Conquete, ce balancement hypnotique entre la fraicheur d’un souffle nouveau et l’héritage parfaitement consommé de deux musiques dont le mariage célébré est en tout point réussi. Faut-il se réjouir de disposer de talents pareils pour mesurer l’avenir du jazz français ? Faut-il rappeler ce que le jazz doit aux Antilles, lorsque l’on songe à tous ces musiciens de très grand talent qui ont précédé Jacques Schwarz-Bart ? On songe aux deux pianistes fantastiques que sont Mario Canonge et Alain Jean-Marie. Assurément.

Je laisse le dernier mot à Schwarz-Barz lui-même qui se confiait ainsi dans une récente interview : "J'ai appliqué le principe de mon père (…). Il me confiait : il faut être prêt à se couper le bras pour la moindre virgule. Une fois assuré de la conviction qui animait Abyss, j'y ai versé toute la passion possible." En guise de bras, il semble bien que nous disposions désormais du coeur.

13 commentaires:

  1. Intéressant à découvrir ces extraits myspace... et des sidemen et women de choix...

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  2. Ptilou,

    Oui, ce musicien est tout à fait à suivre à mon avis. je l'ai vu pour un morceau sur scène à la grande soirée organisée par TSF (avec Canonge au piano), c'était bien bon aussi...

    (même si il y eut après lui deux sommets : Giovanni Mirabassi et David El-Malek...

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  3. "Abyss, son second disque"
    Ah bon?
    Tu es sûr qu'il n'en refera jamais plus?
    ;o)

    Bon, je connais ce disque,
    je l'ai écouté plusieurs fois.

    Très bien le son,
    chapeau l'harmonie,
    hourra pour les compositions,
    bravo le rythme,
    mais...

    J'ai vraiment été agacé par les voix qui font "ou-é-oh", ou "aaa-hé-aa" un peu tout le temps.
    Déjà Kantamanou, c'est pas ma tasse de café.
    Alors ça m'agace de la retrouver là.

    Vraiment, je rêve de refaire le mixage et de virer tout ça...

    "Virez les marimbas, les calypsos pourraves",
    justement, c'est un peu ce qui m'embête...
    Il y a une vision un peu essentialisé de cette musique,
    un côté raffiné à l'extrême,
    un côté congelé,
    qui oubli un peu le charivari de la musique de départ.

    Tu vois, je doute.
    Même si c'est quand même mieux que la Compagnie Créole!

    Il faudrait que j'écoute le précédent,
    je ne sais pas s'il y a toutes ces voix envahissantes dessus.

    Il y a aussi Jaco Pastorius qui a utilisé les Steel-Drums des antilles.

    Quand à Alain Jean-Marie, c'est pour moi un musicien essentiel que j'écoute avec infiniment de respect.
    Je ne commais pas ou peu Canonge, en revanche...

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  4. Oh l'aut' le vanneur de forme ; tiens, ça me fait penser à quelqu'un :)))

    Pour le reste, je suis honteusement pas d'accord du tout a donf, tout ça !
    Le son est un peu froid, ça je te l'accorde, le studio est passé par là, mais les voix ne me gênent pas du tout, ça me fait parfois penser à Flora Purim qui chantait aux cotés de Chick Corea à une certaine époque. C'est un parti pris, je reconnais que ça peut déplaire.

    Et, on ne les retrouve pas sur tant de morceaux que ça, ces voix d'ailleurs.

    Pour Mario Canonge, ça vaut surtout le déplacement en concert. Il a une approche mélodique très large, très ouverte, ce

    mec plaque trois accords, il ouvre 50 fenêtres. A découvrir.

    En même temps, tu dis que tu ne "commais" pas Mario Canonge, tant que tu ne "commais" pas de crime, ça va.

    (pssssstttttrrrr)

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  5. Wooof, j'ai "commis" une bévue...
    L'arroseur arrosé.

    Pour Mario Canonge,
    mes têtes chercheuses se mette en action...

    Pour "Abyss", que veux-tu,
    les goûts et les couleurs sans doute.

    Tu me parles de Chick Corea que je déteste.
    Cela ne fait pas remonter l'esthétique d'Abyss dans mon estime.

    Pourtant, à nouveau, sauf les voix, tout est impec'.

    C'est sans doute une musique à écouter d'avantage en live,
    sans les afféteries du studio,
    comme E.S.T.

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  6. Oui,
    tu as raison. En live, ça dépote pas mal, les percussions ont un son plus "mat", plus "brut" et le jeu de Schwartz-Bart qui est très haut et rauque fait merveille.

    Mais ce mec va continuer, il en a sous la semelle, je suis toujours surpris par la puissance des nouveaux, alors j'ai peut-être tendance à les aimer plus que de raison.

    Pour Corea, bizarrement, je te dirais que je n'en aime que deux disques, avec Purim justement. Les deux premiers de la formation "Return to forever".
    Mon père m'a beaucoup saoulé avec ça, et tu sais que le jazz fusion me rebute dans son ensemble, de Stanley Clarke en passant par Weather Report, ce qui ne passe pas surtout, c'est le son.

    Mais ces deux disques de Corea tranchent dans la discographie. Ils ont cette douceur toute Brésilienne et transcendante...

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  7. D'accord avec Roudodoudourou !
    Tout cela est un peu trop léché à mon goût. L'accroche est bonne mais ça se gâte quand arrivent les voix, puis la guitare...

    J'ajoute un autre Jacques comme grand instrumentiste d'origine antillaise : l'immense et rare Jacques Coursil.

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  8. Ah bon, c'est la loi du plus nombreux maintenant ?

    Et puis en fait, c'est 2 contre 2,
    P'tilou a l'air intéressé.

    Mieux, c'est 3 contre 2, Schwartz-Bart est avec nous.

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  9. Le fait de pouvoir écouter l'album juste après l'article, c'est vraiment la classe. Là, au boulot, le casque sur les oreilles, c'est juste le bonheur. Tu es en train de faire un petit blog addictif des familles, je dis que ça ! :)

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  10. Balounet,

    autant que faire se peut (je le dis pour tous- j'essaierai de parler musique accessible via deezer, y a de plus en plus de choses et c'est vrai que parler d'une musique que personne ne peut entendre...) Bon, je le ferai parfois, mais j'essaierai de limiter...

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  11. Dorham,

    Alors je me range de ton coté !
    je suis allé écouté Jacques sur Deezer, suite à ton billet, même si ça remonte un peu et que je n'ai bénéficié d'une seule écoute, j'ai trouvé ça réussi.
    Ce qui fait chier Roud et Bill est à mon avis, ce qui donne aussi ce son particulier à l'album ;-)
    En tout les cas, c'est l'occasion pour moi de te féliciter pour ce nouveau blog qui est le bien venu et dont l'ouverture laisse déjà présager de bons moments à passer chez toi !

    J'attends ta vision sur David avec impatience ;-)

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  12. Ah...
    un allié de poids...

    Pour El-Malek, je vais essayer d'en témoigner, mais on a toujours du mal à exprimer ce qui vous bouleverse en profondeur.

    Merci Z de ton mot qui sonne pour moi comme un encouragement...

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