mercredi 23 septembre 2009

Les chaudes nuits d'été du paradis




François, quand je tape un f dans ma barre d’adresses mail Outlook, ton nom apparaît de suite. Et cela me rappelle aussitôt que tu n’es plus là. Quand je vais fouiller dans les f du répertoire de mon téléphone portable, tu ressors aussi du lot, comme si ton nom était écrit avec une couleur de lettres différente des autres. Et c’est comme ça partout, quand je me rends sur la fabrique, ce forum que tu as créé pour nous faire migrer de la plateforme hautetfort, je vois apparaître tes commentaires, Doudourou, le tant. Sur mes deux blogs, il y a l’ivre d’images qui descend dans la liste comme un poids lourd.

Le soir même de ton décès, nous avons diné ensemble Audine, M. et moi. La vie est si étrange. Le hasard est parfois si… normal ! J’avais justement choisi de passer mes vacances dans l’Hérault, juste à coté de chez elle. Sans calcul, ni rien. M. voulait visiter cette région de France. Audine et moi avions prévu de nous voir, et puis, tu sais comment c’est, parfois, on loupe bêtement les occasions qui nous sont offertes, on laisse glisser. Alors on ne s’est pas appelés dans un premier temps. Le lendemain elle partait pour Paris et quand j’ai reçu le coup de fil de France, m’annonçant la nouvelle, j’ai eu un réflexe, un réflexe de bête prise dans le froid. Et j’ai appelé Audine. In extremis. Oui, il faisait froid, malgré la canicule. Le hasard, comme il fait les choses, c’est parfois troublant, presque difficile à supporter parce que difficile à comprendre… Enfin, c’était bien ce diner. Ce fut apaisant. Nous avons parlé de toi, pas que... bien entendu, mais nous avons évoqué des souvenirs, des impressions, des ressentis, nous avons tenté de percer quelques mystères et nous avons ri, parce que c’était mieux que de pleurer. Et nous nous sommes séparés après minuit, je ne sais plus, ma mémoire me dit qu’il était peut-être quelque chose comme 2h du matin. Je ne sais pas ce que sont devenus nos mots de ce soir là, s’ils se sont évanouis aussitôt, si le silence de la nuit a fini par les dévorer un à un, ou s’ils ont pu t’atteindre, pour t’apaiser un peu, toi aussi.

Je me souviens d’un autre repas qui nous a réunis tous les trois. Je me souviens que c’était chez moi, un déjeuner, et je me souviens que c’était bien. Particulièrement bien. Tous les trois, on se connait depuis quoi ?, cinq ans au bas mot ?, c'est rien cinq ans, j’ai pourtant l’impression que vous êtes de vieux amis d’enfance. C’est complètement con d’écrire cela mais je ne vais pas me gêner : la vie est étrange et les hasards semblent parfois anormalement normaux, comme si quelque chose était tracé, un chemin pour vous, à partager avec d'autres, d'autres que vous aimez presque instantanément.

Je me souviens aussi que c’est toi qui m’as proposé d’entrer dans ce groupe de blogueurs qui s’appelle le Z Band (du nom de l’un d’entre eux). Il s’agissait de poster un billet par trimestre en commun. Typiquement le genre d’idées faites pour te plaire. Alors, j’ai pondu ce texte sur le machin Tijuana de Mingus, et quelques autres, même si tu le sais, j’ai un coté dilettante qui me fait toujours osciller entre le lien et l’absence. Tu ne me l’as jamais reproché, tu aurais pu, je me demande même si tu n’aurais pas dû ! Mais c’est une autre histoire.

Dimanche, tes amis du Z Band ont publié chacun un texte pour te rendre hommage. J’en ai lu quelques uns. Ils t’ont envoyé un disque. J’aimerais pouvoir le faire. Physiquement je veux dire, lancer des galettes vers le ciel et imaginer que tu les dépiautes et que tu fasses tourbillonner leurs microsillons juste avec l'ongle de ton index. Mais tu vois, je suis en retard. On est mercredi. Je ne suis pas parvenu à trouver le bon bout par lequel entamer ce billet ! C'est idiot ; ça ne s'est pas amélioré, je suis complètement hors sujet, mais bon, j'y viens...

Le hasard (encore) fait que je voulais te parler d’un disque à mon retour de vacances. Alors, je vais faire ça. Ce n’est pas grand-chose, un petit truc que j’ai découvert comme ça. C’est un vieux projet du claviériste américain (mais né de parents portoricains) Eddie Palmieri qui date du milieu des années 70. Un truc caliente, comme on dit à Brooklyn, très sale. Bâtard. Le Harlem River Drive, ça s’appelle. Un truc de métèques, tu t'en doutes, pour danser sourcils froncés, se frotter les parties au cul de quelques femelles pas farouches, pour suer sang et eau, jusqu’à plus d’heures. Dans ce disque, on se paume un peu, on ne sait plus bien ce qui est latin, africain, new-yorkais. C’est l'enfant un peu dingue d’une sorte de partouze pleine de rire et de fureur. Merde, comme j’aurais aimé que t’écoutes ça, même pour me dire que tu n’aimes pas. Juste pour qu’on en discute, comme on a pu discuter des heures entières, de vive voix ou par voie électronique, avec délice, voracité, de Joe Henderson, de Kenny Dorham ou de ce satané Tommy Flanagan !

Ce billet est informe et je ne sais même pas comment le conclure. Il n’est finalement adressé qu’à toi. Je pourrais terminer par un souhait peut-être ? Pourquoi pas ! Je te souhaite alors, où que tu sois, d’accéder à la connaissance pure, je te souhaite d’être devenu une sorte d’encyclopédie miraculeuse de sons, d’idées, de joie, de mots. J’espère que tu te trouves désormais au confluent de tous les sons, de toutes les notes, de tous les rires. Et que tu peux paradoxalement encore profiter de ces dons qui sont si beaux chez l'homme (et qui étaient si manifestes chez toi) : la curiosité et l'émerveillement. J’espère que tu peux voir de tes yeux Bird et Trane, et d’autres, et que tu leur dis qu’un petit rital gouailleux aux cheveux gras les vénère tout autant. En attendant nos retrouvailles.





Les autres hommages :


Mysteriojazz : Billie Holiday
Maître Chronique : John Coltrane & Johnny Hartman
Belette : Night and The City, Charlie Haden
Jazz à Paris : Aretha Franklin
Jazz Frisson : Un passant de Gilles Vigneault par Karen Young
Ptilou's Blog : Michael Blake
La Pie blésoise : Live à Fip, Hadouk Trio
Z et le Jazz : Karma Pharoah Sanders

dimanche 26 avril 2009

You can feel it all over !



Au détour des années 90, pour une émission de télé consacrée aux albums de légende, Stevie Wonder rejoua son fabuleux "Sir Duke" (composition hommage à Duke Ellington) dans les conditions "studio" d'époque (avec la même technique, dans le même local d'enregistrement, soutenu par les même musiciens qu'alors, dont l'immense Nathan Watts à la basse électrique). C'est simplement suant de joie et on a seulement envie de dire merci. C'est en tout cas ce que je fais chaque fois que j'en ai l'occasion.

Merci au Grand Stevie Wonder pour toutes les joies (et elles sont innombrables) dont il a comblé mon existence. Bon dimanche à vous tous (et ouais, l'extra-sound est revenu, il faut croire ! Il a juste changé de crèmerie).


dimanche 5 avril 2009

C'est pas ton job de faire rire les gens ?





Merci à Doudourou de m'avoir fait connaître ce splendide petit film, "Charlie se marie" de Mathilde Bayle.

On y retrouve le très expressif (surtout avec un piano), Giovanni Mirabassi. Un régal.

samedi 28 mars 2009

Fratelli d'Italia


Il y a quelque chose d'unique dans la musique du pianiste Giovanni Mirabassi. Non que son approche de l’improvisation soit aussi typée qu’elle pourrait l’être chez un Brad Mehldau par exemple ; non que sa dextérité soit plus fameuse (elle ne l’est pas moins non plus) que celle de tout autre pianiste de jazz renommée. C'est plus ténu, plus souterrain. Il y a la trame profonde d’une identité : dans son attitude, dans ses emportements, dans ses choix et ses méditations. Une impression de rêverie. De romantisme pour dire les choses comme je les pense.

Lorsque j'écris romantisme, je ne parle pas de ce que le romantisme est lentement devenu, de ce que l’imagerie répandue en a fait (cliché du poète niais transit, bras encombrés de bouquets de lilas) mais de ce romantisme originel, philosophique, enfant d'allemands adopté ensuite par le monde latin. Cette conjonction de sensibilité et de violence contenue, d'introspection révoltée, de beauté et de fantaisie, cet amour de la mélancolie : on retrouve cela dans la musique de Mirabassi. Mais aussi. Quelque chose d’italien, de très italien. L'acceptation d’une autre identité forte : lyrique, démonstrative, presque impudique, emportée, abondante, torrentielle.

Cette singularité, Mirabassi la tient peut-être de toutes ces années pendant lesquelles il apprit le piano en autodidacte, sans cesse découragé par un père pourtant mélomane qui ne souhaitait pas le voir devenir un musicien désargenté. Enfant de Pérouse, Mirabassi attendra donc d’avoir seize ans pour étudier auprès d’un maître et découvrir enfin le jazz. Quelles étaient les mélodies privilégiées par Mirabassi, qu'il déroulait alors sur son clavier, avant qu’il ne découvre Trane, Monk, Powell, Art Tatum et les autres. Des tarentelles, de vieilles chansons populaires de la région d’Ombrie, de dégoulinantes mélopées sucrées chantées par une caricature de l’italien à voix rauque et cheveu gominé ? Quelques airs de musique classique, joués à l’oreille, répétés, ressassés ; tout ceci s'aggloméra nécessairement, constitua un folklore interne, personnel. Tout vient peut-être de là. Les grands musiciens sont aussi uniques parce qu'ils ont des histoires particulières, parce qu'ils sont poreux ; quelque chose les a tordus. Ils sont, à leur manière, une figuration des tares magnifiques imaginées par Darwin.

A 16 ans, disions-nous, Mirabassi commence ses études. Elles devaient être déjà bien entamées puisqu’une année plus tard seulement, le trompettiste Chet Baker le débauche et l'engage à ses cotés. Puis c'est Steve Grossmann qui le prend sous son aile. Et d'autres. Que pense alors le père récalcitrant ? L'histoire ne le dit pas. La vita va piano piano !

20 ans plus tard, Mirabassi, qui réside désormais en France est l’un des plus grands spécialistes de son instrument, une sorte de point d’équilibre entre romantique échevelé, improvisateur joyeux et compositeur sans limite apparente. Un symbole d'irréprochable élégance. En revenant sur sa discographie, on prend conscience de la lente progression du musicien. "Architectures", "Avanti", "Prima O Poi", "Cantopiano" : même lyrisme échevelé, volonté constante de toujours aller de l'avant. Si ses compositions hypnotiques gagnent avec le temps en complexité harmonique, si elles témoignent toujours, le temps avançant, d'une volonté de découvrir de nouvelles terres, persistent la même trame, la même vieille identité italienne, qui marie si bien coups de sang et tendresse, joie d'être vivant et mélancolie de cette solitude chevillée, inhérente à la condition humaine.

Avec le temps, il semble également que Mirabassi se soit trouvé une formation qui lui convient parfaitement. Un trio conçu pour lui offrir un maximum de liberté. Dans cet ensemble, on retrouve le contrebassiste Gianluca Renzi et le batteur/percussionniste Leon Parker. Le complexe idéal. Des gars délicats, qui peuvent s'emporter et puis jouer en silence, fouetter et caresser, porter et laisser lentement retomber. Des musiciens qui partagent le même amour de la patience, un même amour des thèmes, des développements mélodiques. Des musiciens libres, un peu furieux, un peu rigolards, des mecs qui vous font tout un théâtre de rien, en l'espace de quelques accents. Renzi-virtuose, le souteneur et l'usurier. Parker, batteur aux milles rythmes, qui vous métamorphose une idée en quelques syncopes savantes. Mirabassi, le courageux, le farouche, l'impétueux. Ces types sont des résistants. Les deux derniers disques du groupe, "Terra Furiosa" et "Out of Tracks" vous le diront mieux que moi. Ils sont d'authentiques voyages internes. Cadencés, saccadés, puis déliés. Exigeants et simples. Les thèmes sont bop, puis envoûtants, puis latins, puis canto. On entend ici des sonates, là "Le chant des partisans", ici des blues nichés, torturés, là des courses euphoriques. Respectant l'identité propre de chacun pour la mettre au service d'un pacte commun, scellé. Un pacte d'italien ! Que chacun sache qu'on ne plaisante pas avec les serments. Qu'il soient d'amour, d'amitié. Qu'ils entonnent des chants patriotiques ou ouverts sur le(s) monde(s).

Oui, il y a bien quelque chose d'unique chez Mirabassi. Une voix familière, incrustée en vous, qui vous parle, qui vous dit autrement des choses que l'on vous a dites mille fois. Qui, longtemps après l'écoute, palpite encore en vous.






vendredi 27 mars 2009

mercredi 18 mars 2009

Chassés-croisés



En ce soir de janvier 2007, le New Morning est blindé. Chris Potter, Craig Taborn, Adam Rogers et Nate Smith vont jouer devant un parterre presque conquis d’avance. A chaque concert du quartet, les avis sont unanimes : du son, tant de nerf, du swing, du groove, toutes notes au vent. Les chanceux qui ont un jour vu Chris Potter sur scène ont toujours la gorge pleine de mots, ils font ensuite bruire leurs saines rumeurs. D’un concert annuel, en ce haut lieu du jazz parisien, ils font un événement. Et ils ont raison. C’en est un, un beau jour, on se rendra compte à quel point…

Ce soir là, quand Potter s’avance sur la scène, que ces musiciens derrière lui tripotent leurs câbles, leurs potentiomètres, tendent l’oreille pour entendre le léger souffle grisant qui expire de leurs amplis, il le fait comme sur des œufs, en s’excusant presque. Il dit que ce soir, ils vont jouer des trucs nouveaux pour l’enregistrement d’un concert au Village Vanguard. « Et, pense-t-on, c’est pas bien le New Morning ? On est pas assez biens pour mériter l’enregistrement, nous autres ? ». Et puis, on sait en soi que l’on dit ça parce qu’on n'aime pas tant la nouveauté que ça, enfin l'inconnu j'entends ; oui, les terrains inconnus font peur. A vous comme aux autres, faut pas se mentir. On préfère découvrir au chaud, chez soi, prendre le temps d’apprivoiser, chez soi, on peut revenir en arrière, aller en avant. Mais où on va là ! Chris Potter seul peut se permettre un truc pareil, en d’autres temps, on en a sifflé des génies, des Trane, des Cannonball Adderley, pour moins que ça.

Ce soir là, le groupe est en quête. Potter lui-même, martyrise l'anche de son saxophone, déglingue les touches de son instrument, cherche, fouille, creuse, défriche. Il essaie ses trucs nouveaux. Son jeu d’habitude si agile, si chaud, est devenu quasi-froid, opaque, rêche, presque colérique. Il y a des moments de beauté pure, lorsqu’il improvise sur « Togo » par exemple, mais c’est comme si cette beauté sonnait un peu creux, comme si cette quête insatiable, inquiète, urgente parasitait son jeu au point de le vider de sa substance. C’est une beauté vide, une beauté qui vous prend par surprise.

Derrière lui, le guitariste Adam Rogers, cherche encore davantage, puise plus loin. Les compositions ne sont pas de lui, et il lui faut tout apprivoiser, comme dans un foutu zoo, les zèbres, les éléphants, les lions et les ratons laveurs. Certaines de ses phrases semblent absurdes. Trop complexes, trop réfléchies, soucieuses. La musique le dompte davantage qu’il ne la dompte. On sent le tigre qu’il y a sous le capot, on ne l’entend pas rugir, il miaule, oui, c’est un miaulement féroce, mais un miaulement quand même. Ce gars, se dit-on, est malgré tout un musicien fantastique. Il n’attend juste qu’un petit peu de folie pour emporter l’ensemble et le porter simplement sur ses épaules de déménageur. Cheveux bouclés, mi-longs, attachées derrières sa tête ; le guitariste semble studieux, appliqué, bon élève. Il sème des notes comme un poucet dispendieux ; on se paume tout autant, poings serrés parfois pleins d’ennui, du sable entre les doigts agglomérés sur la peau de nos mains au contact de la sueur.

La finalité de tout ça, c’est que c’est un privilège total, ultime d’assister à ça. C’est inégal, chiant parfois, puis à d’autres moments, ça vous pique la nuque et vous souffle l’oreille. Ça vous emmène de découvertes en découvertes, il arrive qu’on remue le cul qu’on a posé sur sa chaise et qu’on s’agace, qu’on s’impatiente, on s’apprête à se lever et une flopée de notes tellement bien trouvées que c’en est écoeurant vous renversent comme si vous n’étiez qu’une petite feuille d’automne toute écrasée merdique !

C’est un mois plus tard que le quartet enregistre son live au Village Vanguard, à New York. Le même matériau a été travaillé chaque soir qui a précédé. La trame est encore belle, sans une trace d'usure. Et, dès la première note, on entend que tous avancent désormais en terrains connus. Ils en connaissent le moindre cassis, le moindre dos d’âne, ils ne s’y cassent plus les reins, n’y brisent plus leurs élans, ils voyagent dedans. Potter a ce son qui ferait les morts se lever, cette impudeur géniale qui vous fait croire que tout est possible et puis la note d’après vous fait penser : « comment est-ce possible, où est-ce que ce type s’arrête, où sont ces limites ? » Ce n’est pas tant la complexité des compositions. En réalité, il s’agit d’un jazz simple, parfois simple comme une chanson. Les thèmes sont parfois criants de beauté, enfantins, et puis soudainement déconstruits, mis à l’envers.

Adam Rogers, le paumé d’hier, a du feu dans les doigts en ce soir de février. A l’unisson de son leader, il porte une musique simple, mue par le seul bonheur de l’improvisation. Pas d’économie, pas de mots susurrés dans l’oreille d’un public de croisière. Les notes défilent, elles ne se plient pas aux humeurs, aux territoires, à la couleur des sols et des influences, elles sont accélérateurs de particules, elles vous font passer du coq à l’âne, lumineuses, contrastées, écarlates puis sombres, blanches puis vénéneuses. Sur « Train », l’osmose est totale, incrédule, on ne croit pas vraiment ce que l’on entend. Sur « Viva Las Vilnius », on pleurerait presque et « Pop Tune #1 », c’est proprement le miracle. Une improvisation d’une patience presque anormale, d’une douceur presque raffinée. Tenez-vous bien, il y a quelque chose de sucré là-dedans, qui suinte de ces cordes de guitare, de sucré comme un cocktail plein de couleurs, ceux avec des palmiers dessus, c’est presque un machin sur lequel vous pourriez enlacer une femme ou un homme de passage, ceux qui ne comptent qu’à cause des couleurs de l’été. Mais on s’en branle, ça vous emporte, les mecs du village vanguard sont blackboulés, on entend leurs soupirs, leurs cris, on devine les grimaces qui déforment leurs visages, le va et vient qui agite leur corps, leurs petites lèvres rouges mangées. Trop bon, tu vois, trop bon ! Et le témoin est donné à Potter qui fait autre chose, tout autre chose, autre chose, toujours autre chose.

Les amis, chacun sa couleur. En deux soirs, Adam Rogers m’a fait passer de la circonspection affichée à l’adhésion aveugle. Comme le dit le titre de cette galette fabuleuse pleine comme un coffre aux trésors, il est le général béton qui me fait mousse 1ère classe mutique, qui pas après pas, heureux, me montre la ligne rouge qu'il me faut suivre.


Le myspace d’Adam Rogers

écouter Adam Rogers sur le Live au Vliiage VanguardLien

Ce billet s'inscrit dans un projet du désormais célèbre Z-band,
collectif à géométrie variable regroupant des bloggeurs timbrés de jazz. 
Nous avons choisi de parler cette fois-ci d'un guitariste de jazz qui nous tient à coeur.
 Cette édition pourrait avoir comme titre "Cordes et âmes". Ou « Doigts Divins », héhé !Lien
Lien
Voici les autres contributions à lire absolument (ce que je vais m'empresser de faire, d'ailleurs) :

Doudourou sur Lionel Loueke
Maitre chronique sur John Mc Laughlin
Jazz O centre sur John Scofield

Mysterio jazz sur Gabor Szabo
Ptilou's blog sur Mike Stern
Jipes Mood sur Charlie Hunter
Bien culturel sur Manu Codjia

Jazz Frissons : Kurt Rosenwinkel

Native Dancer sur Marc Ribot

Noctanbule jazz sur Barney Kessel 

Z et le jazz, quant à lui, a fait une belle table des matières illustrée!

Chris Potter Quartet (w. Adam Rogers) - Follow the Red Line/Live at the Village Vanguard



dimanche 15 février 2009

Anteprima / dimostrazione



Giovanni Mirabassi Trio - Some Better Days

Anteprima # 2



jeudi 5 février 2009

Jug in Jug



Sur l’échiquier, rares sont les pièces encore vivantes. Le champ de bataille est morne, gris et froid. Clarence qui faisait les cent pas se penche désormais au-dessus la table, bouchant la vue des deux adversaires. Il fait gigoter sa tête en diagonale, si bien qu’on ne sait pas s’il fait un oui, ou une sorte alambiquée de non. Il dit : « Jug(1), tu vas te faire voler ta Reine ». Jug, sans lever ses yeux plissés de siamois nègre, répond en mâchant tous ses mots : « Ma reine, personne n’y touche ». Autour des joueurs, c’est toujours le même foutoir. Des avisés qui viennent vous raconter comment la partie va se dérouler, des conards-baudruches qui soulèvent des haltères quelques mètres plus loin, ou qui se tractent la carcasse sur une barre de fer suspendue toute rouillée, d’autres qui tapent le carton en beuglant à chaque donne. Quel cirque ! Les plus paumés tournent en rond sans savoir pourquoi, ni si la notion de cheminement a encore une quelconque signification dans un espace aussi réduit.

Jug a atterri ici parce qu’il s’est fait serrer pour possession de came. C'est déjà son deuxième voyage et il est plus long que le premier. Les stups aiment bien agrafer une célébrité de temps en temps, on leur file des primes pour ça. Des flics sont même spécialisés là dedans. La Brigade des Stups pour jazzmen camés à mort. Ces types là, toute l’année, ils filent le train de types comme Bird, ou Jug, ou de petit pervers cireux dans le genre de Mel Tormé. Ça fait de la réclame pour leur service, histoire que le péquin de base soit convaincu de son utilité. Ça clignote sur l'écran d'information du cinéma du bas de la rue de l'Amérique Moyenne, ça marche comme ça. Bird en menottes, caleçon et marcel au saut du plumard, trogne blafarde d'héroïnomane pris la main dans le sac. En contrepartie, l’ironie pourrait-on dire, c’est qu’à l’intérieur des murs de cette taule, encore plus de came circule qu’à l’extérieur. Et de mains en mains. Les petits dealers minables de rue deviennent de véritables nababs ici, leur marché fait florès. La came n’est pas tout ce qu’il y a de plus propre, c'est certain, elle vous bouche même les artères, ou vous fait souffrir de problèmes respiratoires, mais le revers doré de sa médaille grignotée par l'usure du temps vous permet d’abattre les murs de ces cellules. Ici, ça a une signification. En fait, la came, ce n’est pas un problème. Les matons s’en branlent que les encloisonnés se fassent des ailes imaginaires, ça n'est pas leurs affaires, z’ont d’autres chats à fouetter ; si cette troupe de réprouvés se dézingue le réseau véineux à coups de psychotropes. Ce qui l’est davantage, c’est de trouver le moyen de se dégoter des seringues, et de les planquer là où personne ne viendra vous les enlever. Parce qu’une seringue, ça peut vous servir à vous faire décoller certes, mais aussi à planter le front de votre voisin de cellule, ou d’un mec dont la gueule ne vous revient pas. Mais pour ça, on s’arrange. Pour un peu d’héro, on s’arrange toujours.

Jug, ici depuis sept petites années, s'arrange très bien lui aussi, merci pour lui. On ne se souvient plus vraiment quel est l’origine de ce surnom : Jug. On raconte qu’on l’appelle comme ça depuis très longtemps, tout le monde s’accorde là-dessus. Un avatar du passé. Le jeune Gene Ammons aurait écrasé une cruche sur la gueule d’un type dans une rixe quelconque, disent certains. D'autres font voyager Gene de l’autre coté du miroir. Quelqu’un aurait tenté de l’assommer avec une cruche, elle se serait brisée en milles morceaux, sans qu’il ne bronche, ou qu’une goutte de sang ne verse de son crâne. D’autres gars encore affirment étonnés qu'on pose la question que c’est là le surnom de tout honnête poivrot qui se respecte. Rares sont ceux en revanche qui prétendent que la résonance de son sax donne l’impression que Gene joue au fond d’une cruche (n'importe quoi). Les plus avisés vous raconteront plutôt ceci (ces mecs là savent de quoi il retourne) : dans la rue, mecqueton, le surnom qu’on te donne vient de la chose immédiate à laquelle on pense en reluquant ton allure, faut que ce soit immédiat. Quand tu regardes, Jug, et sa silhouette pataude, en goutte d’huile, ses grosses hanches, son gros cul et son bide de carnassier fainéant, tu ne vois que ça : une bonne grosse cruche. Vous conviendrez que cette dernière version est beaucoup moins fendard que celle qui nous permet d’imaginer Gene Ammons recouvert de vinasse, les cheveux pleins de débris de céramique, yeux écarquillés, pendant que tous les mecs du bar se gondolent en envoyant leurs coudes dans les cotes du voisin. Mais c'est sans doute la version la plus proche de la vérité.

10 ans. Voilà. Quand le juge a prononcé la sentence en insistant sur chaque mot, Jug a chancelé pour de bon. Le temps des Boss du ténor était flanqué par terre. Sonny(2) pouvait se chercher un autre compère. On allait mettre le lion en cages. Chaque jour, Jug reçoit des nouvelles. Des nouvelles de gusses qui font avancer l’histoire sans lui. Ils jouent vite, ils jouent nerveux, ils jouent sens dessus dessous, ils jouent en envoyant tout se faire foutre, ils jouent « free ». Des gars qui sortent de l’université, qui sont pleins de combats, de luttes, qu’ont des causes plein la bouche. Jug, lui, est doté d’une existence qui n’est que lutte permanente, il sait ce que c’est, il n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs. Et puis, de toute façon, en guise de bâtons dans les roues, on a coupé ses deux jambes. Jug prétend qu’il s’en fout, de ne pas jouer, de ne pas souffler, de ne pas parader sur la scène de clubs mal famés, de soulever de rondouillardes pépées dans les airs. S’il était encore là, il les ignorerait ces mecs qui jouent vite et rien (ou tout à la fois), il ferait comme au temps des Boss Ténors. De lents blues, à jouer d’un souffle profond, bien musculeux. Ce serait rond, ce serait chaud, ce serait duveteux, ça couperait la chique de Sonny.

Pendant ce temps là, la Reine a valsé dans l’escarcelle de ce pignouf, et Jug a envoyé son fou récupérer celle du camp adverse. Il reluque comme un malade son propre pion qui n’est qu’à deux cases de la Terre Promise et le pauvre cavalier ennemi, seul et trop loin pour empêcher l’inéluctable. Il se retourne vers Clarence et dit : « Tu vois Clarence, bientôt j’aurai deux Reines pour moi tout seul ». Puis il soupire. Les années 60 vont crever. Il en aura passé les trois-quarts ici. Demain, on étudie sa demande de liberté conditionnelle. L'avocat dit que ça se présente bien. Jug éclate d’un rire tonitruant en alignant devant lui deux belles Reines bien dodues : « Jug est de retour ».

Notes

(1) "Jug" signifie "cruche" ou "pichet" ; en argot, il désigne la prison.

(2) Sonny Stitt, musicien de jazz (saxs ténor et alto), fidèle compère de Gene Ammons, tout aussi adepte que lui des substances illicites.

écouter Gene Ammons & Sonny Stitt
photo

mardi 20 janvier 2009

Psaumes du temps qui passe


Il arrive parfois que la musique vous donne le sentiment d’être privilégié. Le sentiment qu’elle ne parle qu’à vous. Vous savez pertinemment qu’il s’agit d’un sentiment déraisonnable mais vous vous y laissez choir, sourire béat collé aux lèvres. Vous écoutez, vous entendez, des notes qui vous semblent d’une fluidité presque anormale. Apeuré, inquiet, vous cherchez en vain quelques excès, quelques fautes de goût, un arrangement mal fichu ici, un thème mal ficelé là, mais vous ne trouvez rien, cette musique creuse en vous, déterre vos émotions et les dispose à terre, à vos pieds ; c’est l’harmonie parfaite, vous semble-t-il.

Ces voix pourtant, que David El-Malek est allé rechercher du fond des âges, pour Music From Source, aux racines même d’un judaïsme vieux de 4 millénaires, retranscrites en songe des dix années d’enfance que le musicien a passé en Israël, vous semblent universelles. Elles parlent à l’homme qui sommeille en vous, comme à celui d’autrefois, elles réconcilient l’inné et l’acquis, boutant ce débat d’idiot comme un fétu de paille. 10 ans, c’est aussi ce qu’il a fallu à El-Malek pour aller au bout de ses pensées, 10 ans d’aventure à relire les vieilles écritures, à en méditer leur sens parfois abscons, à répéter, à psalmodier les pieds boursouflés de cornes, en ascète d’un désert imaginaire, à construire un répertoire. Retournant l'écho et la rumeur de temples ensevelis, de tribus égarées, de monarques fantasmés dont les gloires sont évaporées, d’un peuple toujours debout, malgré son Histoire glacée, qui baigne à jamais dans le sang du monde. Cette musique vient d’une source rare et vive qui promet de ne jamais se tarir.

Folklore, pense-t-on. Vieux folklore qui détruit la création ! Voilà le point d’achoppement. On attend le bruit débile de vieux tambours en cartons, les airs stupides de danses païennes (ou imaginées comme telles), ils ne viennent pas, les mélodies se déroulent, arrangées à la perfection, dans une sorte de silence respectueux. Rares sont les œuvres qui susurrent leur message, vous parlent, et renvoient à elles-mêmes, rares sont les œuvres qui dialoguent autant à l’autre qu’en elles-mêmes. Sans une seule note de piano, les cuivres unis sonnent la gloire de cette vieille Alliance. Leurs beautés mélancoliques et méditatives offrent l’écrin de ce disque. Le jeu d’El-Malek, virtuose, cherche par quel bout prendre l’univers (comme d'autres en leur temps), offre une réflexion-éclair, irrépressible, la possibilité d'un voyage, d'une beauté sincère.

Est-ce là l'expression de la nostalgie d’un temps que l’on regrette : dix années idéalisées qui évoquent le déracinement et la perte ? Est-ce là le témoignage vibrant d’un peuple auquel le musicien voudrait rendre hommage, malgré la confuse idée que l’on doit nécessairement s’en faire ? Qui pourrait dire ce qu'étaient ces vieux hommes qui découvraient le ciel au-dessus de leur tête et tentaient d’en déchiffrer l’origine, calculaient avec leurs moyens limités la localisation de l' emplacement que l'on avait reservé pour eux dans l’univers ?

Nostalgie ? Non, je ne crois pas. Music From Source est indéniablement une oeuvre importante, au lyrisme poignant, dont les deux grandes voix sont en perpétuel mouvement. Elles témoignent du temps passé, c’est un fait, mais bien plus du temps qui passe, d’un souffle qui ne s’éteint pas, chantant « Le Livre des Rois », « Sion », « Antioche » ou le « Temple de Salomon » (évoquant à la fois la magnificence de sa construction, la tristesse ressentie à l'évocation de sa destruction et la mélancolie de sa persistance dans la mémoire du monde) ; tour à tour bouleversantes, ivres, joyeuses, puissantes, les voix d’El-Malek (ténor et soprano) tournoient, virevoltent, érigent un son unique dans le panorama du jazz français, un monument sans failles, taillé dans le roc de la résistance humaine, rappelant au passage la bouleversante transcendance des Passions ou du songe Coltranien.

Il me faut vous raconter cela maintenant ; le soir du samedi 27 décembre 2008, TSF organise son gala annuel. J'en suis. Le corps droit sur un strapontin branlant. Pour me rassasier de musiciens en pagaille merveilleuse qui viendront jouer à tour de rôle sur la grande scène de l’Olympia. Vers 23h30, David El-Malek et ses amis souffleurs de joie font irruption dans un silence teinté de respect et de recueillement. Après une suspension sourde qui dure une éternité, les premières notes du groupe déchirent une atmosphère studieuse. Elles me renversent presque de mon siège. Je ressens tout de suite une forme d’oppression dans la poitrine. Je regarde à droite, à gauche. L’ensemble joue la mélopée introductive « Les Sept fils d’Hanna », première voix paumée dans le désert, travaux préparatoires au splendide « Antiochus IV », dont la deuxième voix soprano, illuminée, portée, soutenue par l'allure d'une mécanique étonnante de précision, vous gifle comme un vent contraire face auquel il est inutile de lutter (je me sens un peu comme Elie sur sa montagne à la recherche de son Dieu, ne le reconnaissant ni dans la foudre, ni dans la colère des volcans, ni dans le tremblement de terre, mais dans un souffle continu et doux, dont l'on devine cependant la force incommensurable). Certains accents gonflent mes yeux d’émotions diverses, envahissent mon corps comme autant de vibrations fragiles et ténues. C’est fulgurant et pourtant facile, et pourtant pensé, et pourtant construit, en miracle d’édifice. Je ne sais si j’entends là une forme achevée de prière, si El-Malek prie pour nous, ou si c’est moi qui prie, l’écoutant religieusement, les yeux rougis, la bouche peut-être entrouverte. Ou si encore, nos prières se rejoignent, s'unissent, forment un tout et communiquent. Mais cette prière s'interrompt...El-Malek quitte la salle sous une ovation. Flageolant sur mes jambes, je sais qu'il n'y aura pas de rab, pas de supplément, pas de suite à cet unique psaume. C'est peut-être aussi bien comme ça.


Le site de David El-Malek (sur ce site, à la page "projets" figure un très beau texte à propos de Music From Source)

dimanche 11 janvier 2009

Tous sur Mingus (Last cha-cha in Tijuana)





Tijuana, ville putassière au nom de cocktail trop sucré vit comprimée entre une frontière boueuse qui la sépare des Etats-Unis, le reste d’un pays qu’elle voudrait oublier et l’Océan Pacifique, bleu, infini, réfractaire ; c’est un indice de sa condition : toute fuite est impossible.

Depuis les années 20, Tijuana s'est spécialisée dans le transit. Et quand je dis transit, je veux bien sûr évoquer cette sorte de transit qui rappelle celui de vos intestins lorsqu’ils sont embouteillés. Les mexicains rêvent d’aller chercher fortune et gloire en frottant leur dos mouillé sur le mur en beau crépi du rêve américain. Les américains fuient leur(s) prohibition(s) et leur puritanisme hypocrite, et viennent écluser au Mexique leurs fantasmes de crapules : picoleurs, fuyards, cavaleurs, michetons, flics véreux ; Tijuana sème comme un politicien démagogue en campagne de douillettes promesses de licence absolue : boire jusqu’à plus d’gorge, se gaver de tortillas en tripotant une forêt de nénés de filles pas farouches pour deux pesos. Imaginez la population. Passeurs, truands, pauvres hères prêts à vider leurs économies de misère pour se noyer dans une rivière marronnasse pleine de remous vicieux, pervers en tous genres, tous passés à la moulinette d’une ville sans sommeil, d’une ville sans Histoire, d’une ville sans lendemain.

Tijuana a même ses bibles, savez-vous : des bandes-dessinées porno dont les intrigues folles mettent inlassablement en scène des bandes d’individus (de tous âges, de tous sexes, de toute origine (ce qui inclut chiens, chats, ânes…)) en chaleur, incapables de réfréner leur soif de cul débridé. Salace, comme on dit. Salace. Vous avez dit « Sale As » ? Ne le dites pas 3 fois, Mingus va rappliquer d’une minute à l’autre pour écrire de sa main sa propre légende. « 20 femmes, 20 paumées du cru dans une soirée se sont empalées sur le Mont Mingus dans je ne sais quel lupanar crasseux de Tijuana ». On ne sait s’il s’agit d’un rêve, d’une réalité exagérée, d’un dérivatif à cette colère qui grossit chaque fois que Ming (une dynastie à lui seul) déglutit et avale un peu de cette amertume qui guide ses pas. « Pour mourir », prétend-t-il. Quel admirable cinglé ce Ming !

Les jazzmen n'échappent pas à la règle ; ils retournent de voyage les bras plus chargé qu'au départ. Sonny a enregistré son "St Thomas" en 1956 ; Le Duke, l'idole contrariée de Ming n'en finit plus de martyriser des notes de musique avec des rythmes d'ailleurs et nous laissera plus tard entre 65 et 70 de merveilleuses "Suites", d'Orient et d'Amérique Latine ; Trane a gravé "Dakar" et "Bahia" et creusera bientôt d'autres sillons, pour inciser le nerf des musiques indiennes.

Mingus lui, revient de Tijuana beurré comme un bus de marins. Il est venu sans bagages, il repart sans oseille. Par quoi commence ton voyage Ming ? Par une impression de malaise ("Dizzy Moods" (un clin d'oeil également au trompettiste Gillespie)). Une nausée à combler. Une sorte de dégoût diffus, mal identifiable. Qui vous donne l'envie d'aller vous faire pendre ailleurs. Un be-bop au ralenti, vert, plein de hoquet, au swing bordélique et vénéneux. Suis-je idiot ? Tout voyage commence donc par d'impérieuses velléités de fuite.

Le premier arrêt est pour la table d'Ysabel ("Ysabel's Table Dance"), Salomé tordue à la voix malsaine, qui fait tourner la tête de tous les échoués du poste-frontière. Dans le bouge, les paupières sont lourdes, la mauvaise tequila tord les boyaux de tout un chacun, les quatre pauvres lumières qui éclairent le troquet tournent allegro au-dessus des têtes. Une reine païenne fait cliqueter ses castagnettes et les sens de Ming, combattant impitoyablement ce flamenco du démon avec 3 cordes raides comme la Justice de contrebasse, retombe dans un bruit mat sur le sol crasseux et mité. Toutes voix résonnant à l'intérieur de son crâne, solistes qui chahutent sans joie, ivres, vicieuses, impétueuses, impies, tentatrices, lascives, corrompues. Combien de Salomé pour Ming ce soir : des centaines ! Pour oublier.

Charlie le facétieux s'extirpe du bar, le regard plein de brumes pas catholiques. L'ours remonte la rue comme tout amerloque d'opérette, sac en bandoulière, plus léger d'un bon quintal de suc. Il est grand temps d'aller charger le mulet ("Tijuana Gift Shop"). La frontière est toujours là, des flics mexicains d'un coté qui regardent les yankees de l'autre, dont le sourire Marlboro semble faire "non non", réglé comme du papier à musique, toutes les dix secondes à peu près. Mingus est en transit. Sa musique aussi. Elle hésite, refile ses humeurs au gré des individus qui font tinter la petite sonnette de l'entrée. Flamencos éreintés et jazz de nuit. Dans l'échoppe, il y a un peu de tout en matière de lie d'humanité. Des flics blancs ont des cadeaux plein les valises, de grands nègres faméliques avalent des trucs et repassent la frontière, des filles qui ont perdu cheveux et dents tendent la main en plissant leurs yeux ; ça peint leur visage d'un insondable masque de douleur.

En ressortant, la rue a perdu des couleurs, toute cette foule paumée déambule, s'entrechoque, les pieds traînent dans la poussière. Des musiciens de rue ("Los Mariachis") dont le boulot consiste à jouer inlassablement comme si de rien n'était, déclinent un air maison pour touristes en mal de pittoresque, une mélodie à se perdre, qui vous reste comme un plat trop lourd, dans les oreilles et sur l'estomac. Il y a un petit groupe ici, juste au coin, plus bas dans la rue il y en a un autre, puis cinq mètres plus loin, encore un, tous ces gars sont vêtus comme autant de cactus de noël, ça vous donnerait presque envie de chialer et d'arrêter tout. Ming continue quand même sa remontée des artères, épaules lourdes, il n'est pas du genre à interrompre une si parfaite dégringolade, quand il croise un alcoolo qui lève sa bouteille pour fêter sa perte, il fait un signe de tête. Les gars de Ming sont à la baguette, sur cette mélodie pour touristes, on perçoit leur veine et leur déveine. Les blues sont identiques, ici et là, les swings aussi, tous sont pareillement beuglés, avec le même désespoir ou la même colère, la même ivresse et la même révolte ; bien malin celui qui parviendrait à les reconnaître ou à identifier leurs parentés. Vin triste, vin joyeux ; c'est toujours la même piquette qui vous arrose et vous mène par le bout du nez.

Le matin est venu comme ça. Sans même cogner quelques petits coups à la porte. Il a déposé sur le seuil les reliquats de la veille ("Flamingo"). Une mélodie douce, aux accents Ellingtoniens, qui vous redépose sur terre. C'est simplement beau. Comme s'il vous fallait encore ça pour comprendre quel grand conducteur d'orchestre est Charles Mingus. Le pire de tous les génies du monde. Mais laissons cela, reprenons. C'est le matin avec une nuit aux oubliettes. Rien n'a changé. Tout est identique. La devanture du troquet d'Ysabel est morte et immobile. L'échoppe de souvenirs est fermée. Un petit écriteau en mauvais anglais mal orthographié pendouille derrière la vitre de la porte d'entrée. A l'intérieur de la vitrine, on distingue une collection pas piquée de petits verres de tequilas sur lesquels un mariachi clignotant comme les deux gros mamelons d'Ysabel ouvre grand les bras. Bienvenidos a Tijuana ! Hasta la vista ! Le transit s'évacue, on retourne d'où l'on vient, les flics yankees plissent les yeux et se satisfont de savoir que cette nuit là, c'est en face que vous venez de l'écluser. Seules ces notes magiques résonnent dans l'écho d'un matin comme les autres, qui comme les autres, commence par une chaleur à crever.

Tout est encore là. Debout, sans sommeil, sans Histoire, sans lendemain.



Charles Mingus - Tijuana Moods
enregistré à New York City les 6 et 18 août 1957.


Personnel :

Charles Mingus : contrebasse
Clarence Shaw : trompette
Jimmy Knepper : trombone
Curtis Porter (Shafi Hadi) : saxophone alto
Bill Tirglia : piano
Danny Richmond : batterie
Frankie Dunlop : percussions
Ysabel Morel : castagnettes
Lonnie Elder : voix





Tijuana Moods



mardi 6 janvier 2009

Fièvres abyssales

Les musiciens de jazz ont souvent exploré les rythmes et mélodies caribéennes. Le plus célèbre d’entre eux est bien sûr Sonny Rollins. Mais, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, laissez-moi prendre quelques instants pour vous parler du saxophoniste Jacques Schwarz-Bart.

Un animal curieux pour commencer. Fils d’écrivains, diplômé de Sciences Po, jeune attaché parlementaire au Sénat, alors âgé de 27 ans, cette grande baraque guadeloupéenne envoie tout valser et se consacre à l’exercice des saxophones ténor et soprano. Dans la foulée, alors qu’il ne joue de l’instrument que depuis deux ans, il croise la route de professeurs de la très réputée Berklee School qui l’encouragent vivement à intégrer leur université. Comme tous les mecs écœurants à force d’être doués, il en sort aussi décoré qu’un général soviétique et devient sideman réputé à New-York pour de gros bonnets type Roy Hargrove, Randy Brecker ou encore Chucho Valdès. C’est tout naturellement qu’il choisit de naviguer depuis quelques temps en solo.

En 2006, il enregistre dons Soné-Ka-La, mélange doux-amer du jazz et des rythmes gwoka, à mi-chemin entre douceur caribéenne et acidité des grandes villes. Cette année, Abyss, son second disque a confirmé son accès à la maturité. Virez les marimbas, les calypsos pourraves, vous écoutez une musique de syncopes, une musique aventureuse, dépouillée de tout ce que l’on pourrait considérer comme de mauvais clichés, l’anti-musique-de-cocktail en quelque sorte. Dès les premières notes, on comprend bien qu’il ne s’agit pas de plier la mélodie à ces rythmes d’ailleurs mais bien de déployer un savoir-faire harmonique chargé d’identité, désireux de débarrasser la table de ce folklore bidon qui vous refile de mauvaises nausées d’après réveillon. Ça joue en somme. Fort, rauque, agile, acrobatique. Pan Ga To puis Abyss vous démontrent en ouverture combien l’expérience est équilibrée, combien le son d’un saxophone est une magie de l'absolu. Et puis l’on entend la vieille science du swing derrière ses ambiances de mers bleutées, cette antique connotation blues qui rappelle in fine la mathématique chaude et envoûtante du souffle de Sonny Rollins.

Puis le disque s’emporte. Les rythmes deviennent plus endiablées, plus concis, plus nerveux, plus aboutis. Comme si les premières conquêtes acquises, il s’agissait d’aller plus loin, de faire fructifier la moindre réussite. L’œuvre peut alors se conclure par deux petits miracles suaves, d’une étonnante fluidité. Une figuration des petits matins de nuits enfiévrées (After she left), odeurs encore puissantes de son évanouie présence, bonheur qui s’enfourche et vous fait battre le cœur comme une percussion calme mais prête à s’emballer, chant Gwoka de clôture (Ann Ba Mango La), pour achever la boucle et rejoindre l’enivrant tour d’horizon d’un musicien-île qui vous fait croire, bienheureux, que le voyage est encore possible et que le meilleur est à venir.

On savoure les présences remarquées de la chanteuse Elisabeth Kontomanou, du guitariste John Scofield, du chanteur Guy Conquete, ce balancement hypnotique entre la fraicheur d’un souffle nouveau et l’héritage parfaitement consommé de deux musiques dont le mariage célébré est en tout point réussi. Faut-il se réjouir de disposer de talents pareils pour mesurer l’avenir du jazz français ? Faut-il rappeler ce que le jazz doit aux Antilles, lorsque l’on songe à tous ces musiciens de très grand talent qui ont précédé Jacques Schwarz-Bart ? On songe aux deux pianistes fantastiques que sont Mario Canonge et Alain Jean-Marie. Assurément.

Je laisse le dernier mot à Schwarz-Barz lui-même qui se confiait ainsi dans une récente interview : "J'ai appliqué le principe de mon père (…). Il me confiait : il faut être prêt à se couper le bras pour la moindre virgule. Une fois assuré de la conviction qui animait Abyss, j'y ai versé toute la passion possible." En guise de bras, il semble bien que nous disposions désormais du coeur.

vendredi 2 janvier 2009

Le train est à l'heure, les voyageurs sont en retard



Et bien, qu'est-ce qu'ils ont tous avec Johnny ? Des mecs avisés viennent voir Miles et lui conseille de le virer du quintet sans ménagement (en incluant Philly Jo Jones dans le lot, cette saleté de vampire camé qui confond rythme et boucan de train de marchandises). Trop de notes, trop de colère. Ce jeune mec ne joue rien, ce jeune mec détruit tout ce qu'il touche. Il fait de l'anti-jazz, de l'anti-swing ! Il va faire crever cette musique à lui tout seul, comme un Attila mal embouché, qui passe et coupe sous son pas furieux une herbe miroitante qui ne repoussera jamais. On vous aura prévenu, Miles.

Et ces mecs là ne le disent pas que sous le sceau de la confidence au détour d'un set ou d'une session chez Prestige. Ils l'écrivent. Noir sur blanc. Dans leurs journaux de spécialistes abrutis. Et d'autres gars opinent du chef. Et d'autres encore brandissent le poing pour défendre l'honneur violé du jeune Johnny, jeune champion du saxophone ténor toutes catégories. Une algarade de cour d'école pour ringards étranglés dans un noeud pap'.

Voyons ce qu'en dit Miles : "je ne comprends pas ces gusses ! Trane fait les choses d'une manière relativement simple. Vous lui filez une idée et il la dépèce aussi consciencieusement que possible. Vous lui laissez un thème entre les mains et il va en explorer les moindres recoins. C'est comme lorsque vous tentez de faire comprendre quelque chose à quelqu'un en lui expliquant le machin de 5 manières différentes. Ces minus devraient lui baiser les pieds". Miles est bien luné aujourd'hui. Les autres jours, il interdit à Johnny de prendre le solo sur les balades, où il lui reproche vertement de jouer trop long. Pire, il lui colle un marron en pleine trombine quand Trane se charge d'héro comme une mule avant de jouer. Miles est comme ça : quelques jours avec et énormément de jour sans...

Et Trane ? Il supporte pas mal la critique. Oh, il n'en dit rien (de toute façon, ce gars est quasi autiste, il doit dire quelque chose comme 4 ou 5 mots par jour (dont deux sont à peine marmonnés)) mais il y a ce quelque chose en lui qui le rend poreux. Il dit : "mon jeu est presque essentiellement axé sur la recherche harmonique. Je suis sensible au fait qu'on le trouve trop froid ou académique, alors je fais mon possible pour que ce soit le plus joli possible". Joli ? Hé, c'est le mec qui a composé "Alabama" qui nous parle. Joli ? J'aurais bien dit sensass, déchirant, beau à crever, ahurissant, ébouriffant comme le plus vicieux de tous les ouragans. Mais c'est comme tu veux Johnny !

Le 4 mai 1959 (quelques mois après l'enregistrement du légendaire "Kind of blue" pour le compte de Miles Davis), Trane entre en studio chez Atlantic. Une firme qui lui donne pas mal de moyens, notamment la possibilité d'enregistrer plusieurs prises (ce que peu de jazzmen obtiennent). Au mois d'avril, Trane a déjà testé ses compositions avec un quartet dans lequel figurent le pianiste Cedar Walton, le bassiste Paul Chambers et le batteur Lex Humphries. La pièce essentielle du set s'intitule "Giant Steps". Personne n'a jamais entendu ou jouer un truc pareil. Les changements harmoniques (qui deviendront les fameux Coltrane changes) sont tellement nouveaux que personne n'arrive à les jouer de manière satisfaisante. Excepté Trane bien entendu.

La session d'avril est un échec, Walton et Humphries ne sont pas retenus plus que de raison. Trane pense alors à deux valeurs plus sûres et moins raides pour porter sa musique. Le batteur Art Taylor est choisi. Art est un fidèle, un mec serviable, qui a un jeu relativement simple et tonique ; il fait toujours l'affaire quand le costume est taillé trop grand pour les autres. Pour le pianiste, la chose s'avère plus complexe. Quelques jours plus tard, néanmoins, John croise un voisin, le pianiste Tommy Flanagan. Il l'arrête au coin de la rue et lui dit : "Tommy, je peux te prendre quelques minutes de ton temps, je remonte chez moi, je prends un truc et on monte chez toi". Trane revient les bras chargés de feuillets, les tend à Flanagan et lui demande : "tu serais capable de jouer ça ?"

Quelques instants plus tard, Flanagan est derrière son piano tandis que Trane fume une cigarette le cul vissé sur le rebord de la fenêtre. Il veut demander "alors ?" mais il ne dit pas un mot. Tommy fait une grimace qui veut presque tout dire. Il demande à quelle date on doit enregistrer le truc. John répond : "les 4 et 5 mai, on a déjà grillé une session en avril... Nehusi est un gars sympa et compréhensif..." Flanagan inspire profondément puis plaque le premier, le deuxième, le troisième accord, sur un tempo de balade. Trane fait : "non non", puis claque quatre temps avec ses doigts pour indiquer le bon rythme de course. Voilà qui dépasse l'entendement. C'est effréné. Dingue. Flanagan déglutit. Il fait : "pas de problème." Pas de problème. En souriant, il ajoute : "au moins, j'ai quelques semaines pour me préparer."

Les 4 et 5 mai, on enregistre donc. Seul Trane comprend ce qu'il joue, les autres suivent comme ils peuvent. Chambers est en retrait complet, Art fait beaucoup avec les moyens dont il dispose. Le solo de Flanagan sur Giant Steps est plein de précaution. En exposition de thème, il plaque les accords avec un sentiment d'urgence, doigts tremblants, il semble paumé dans un univers harmonique indépendant, doué de vie, qui se joue de lui à chaque seconde. L'Histoire du jazz prend soudainement de la vitesse. Trop soudainement. Trane quitte la gare et Flanagan reste sur le quai, avec ses grosses valises pleines de honte et d'amertume. C'est affaire de postérité les mecs, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux, dans 10, 20, 30, 150 putain d'années, on se souviendra de cette session et des noms qui y auront participé. On se souviendra d'Art Taylor et de ses petits coups bien sentis sur le cerclage de la caisse claire, de Paul Chambers version livide nouvel aventurier du walking bass, du dépit de Flanagan, marri, cocu de l'Histoire, du bouleversement, de l'onde de choc qu'aura provoqué le pas de géant de Coltrane et des égarés malheureux qui l'auront accompagné. Ce solo de piano plein de trouille, qu'on croirait joué par un mec atteint de polio, gravé pour l'éternité. Personne ne pourra jamais en changer une fichue note.

Comme dans toute histoire, il y a une poignée de héros (de monstres) et une nuée d'hommes simples.

Vous voulez tout savoir ? Tommy Flanagan repensera toute sa carrière à cette session de malheur. Chaque note, chaque temps manqué, chaque occasion évanouie ; comme autant de morsures. En 1982, il prendra l'occasion d'une revanche éphémère sur le temps en enregistrant en compagnie du bassiste Georges Mraz et du batteur Al Foster un remake de l'album entier. Pour conjurer le sort. Avec le temps, Flanagan sera reconnu comme une sorte d'accompagnateur parfait, ayant porté le rôle de second couteau au rang d'art véritable. Une postérité qui en vaut une autre, qui force le respect.

Tommy Flanagan est mort le 16 novembre 2001. Il avait 71 ans.

John Coltrane - Giant steps # 2

John Coltrane - Giant steps

jeudi 1 janvier 2009

Entrée



Il faut bien commencer quelque part ! 

C'est par ici...